La toge d'honneur ou de cérémonie, en usage aujourd'hui dans les provinces chrétiennes de l'Éthiopie, et dont le liteau en soie est tessellé, paraît correspondre au scutulatus antique.
La pœnula ou manteau en laine, quelquefois en cuir ou en peau, servant, selon les antiquaires, aux Romains en voyage, en remplacement de la toge et portée également en ville par les deux sexes contre le froid et la pluie, jusqu'à ce que Alexandre Sévère l'eût interdit aux femmes des cités, a son analogue en Éthiopie, tant par sa forme et sa matière que par la manière dont elle est portée. Les représentations plastiques de la pœnula me donnent à croire que sous la République ce manteau n'était autre que celui qu'on retrouve en Éthiopie, c'est-à-dire une pièce d'étoffe rectangulaire facile à disposer comme nous la représentent les statues et les bas-reliefs romains; ou bien un stragulum ou pièce de cuir ou de peau rectangulaire, que les Éthiopiens emploient habituellement comme tapis pour dormir et dont ils font souvent un manteau pendant les pluies d'hiver. Lorsque l'étoffe est trop restreinte pour que l'on puisse en arrêter la disposition dans la forme de la pœnula, ils y obviennent au moyen d'une épine ou d'un lacet volant. Il est très-possible que vers la fin de la république romaine, ce vêtement soit devenu un vestimentum clausum ou vêtement de forme précise; diverses autres parties du costume romain subissaient déjà le régime du ciseau et de l'aiguille. La locution scindere pœnulam, employée par Cicéron et d'autres auteurs, scinder, diviser la pœnula, pour signifier insister auprès d'un voyageur pour qu'il reste chez vous, veut dire transformer la pœnula en toge, et s'explique par cette considération que jusqu'à cette époque, beaucoup d'amictus ou vêtements de dessus, consistaient en pièces d'étoffe rectangulaires qu'on pliait de différentes façons et qu'on fixait au corps au moyen de broches ou d'attaches rudimentaires, ne constituant point des formes irrévocables. Le piéton éthiopien en voyage ajustera sa toge non-seulement en pœnula, mais en chlamis, en diploïs ou en autre forme propre à lui laisser la commodité de ses mouvements. Si les dimensions de sa toge rendent telle ou telle disposition peu stable et qu'il ait quelque raison d'y tenir, tout en marchant, il la ramènera à la disposition voulue, il ne lui viendra pas à l'idée pour maintenir son vêtement de le faufiler, soit effet de son habitude de le maîtriser sans cela, soit parce que l'étoffe en est telle que les points laisseraient leur trace quand il voudrait s'en servir comme de toge. Si sa toge est en laine, par la raison que ce tissu est moins adhérent et que la trame ne conserve presque pas les traces d'une décousure, comme il n'a point de broche, il choisit une épine dans un buisson voisin; il fait deux trous dans l'étoffe et y passe un lacet que le soir, en arrivant à sa couchée, il retirera pour déployer sa toge et s'en envelopper pour dormir.
Les Éthiopiens fabriquent un vêtement grossier en laine bège, d'une seule pièce souvent, toujours rectangulaire et moins ample que la toge ordinaire. Les cavaliers aisés le mettent par dessus leur toge pendant les campagnes d'hiver, rappelant alors le lacerna des chevaliers romains; les soldats auxiliaires pauvres le portent au lieu de toge et se drapent de façon à représenter exactement le sagum ou sayon du licteur romain, ou l'abolla des militaires et des philosophes stoïciens; parfois ils le fixent à l'épaule au moyen d'une épine ou d'un lacet, tel qu'on le voit sur les épaules des Sarmates de la colonne Trajane. Comme dans l'antiquité grecque et romaine, ce vêtement remplace la toge pour le paysan, et sert également à tous dans les moments de grande affliction, de deuil, de grave désordre civil ou d'invasion à main armée. Ce vêtement, un peu plus ample, me paraît être le même que la toga pulla fait en laine noire bège, vêtement de deuil des Romains, porté par les artisans, les hommes des basses classes, et qui est appliqué aux mêmes usages par les Éthiopiens.
Les Éthiopiens rappellent à chaque instant par l'usage qu'ils font de la toge les costumes et les mœurs des Étrusques, des Grecs et des Romains; souvent même leurs locutions sont semblables aux locutions latines: celle de brachium veste continere, par exemple, adoptée par les traducteurs comme indiquant une certaine façon des orateurs antiques de se draper, rend exactement celle qui désigne en Éthiopie la façon dont les professeurs se drapent souvent lorsqu'ils enseignent la théologie, ou celle des orateurs en présence de leurs pairs. Ceux qui parlent devant les supérieurs ou devant les juges ajustent leurs toges d'une façon différente, semblable à celle que les antiquaires désignent sous le nom de cinctus gabinus et qui est représentée dans le Virgile du Vatican. De même des expressions sinus laxus, sinus brevis, expapillatus, pour celui dont la mamelle est découverte, et des épithètes cinctus, præcinctus et succinctus, pour indiquer un homme actif, éveillé, sur ses gardes ou diligent: les adjectifs éthiopiens étant dans les mêmes rapports avec leurs racines que les adjectifs latins.
J'ai entendu maintes fois en éthiopien une expression presque identique à celle de Macrobe relativement à César: Ut trahendo laciniam velut mollis incederet, etc.; ainsi qu'à celle-ci: Cave tibi illum puerum male præcinctum, dont Scylla se servait au sujet de Pompée. L'empereur Caïus, dit Suétone, transporté de jalousie par les applaudissements qu'on donnait à un gladiateur, sortit du théâtre en si grand'hâte, ut calcata lacinia togæ præceps per gradus iret; j'ai vu maintes fois des Éthiopiens, bouleversés par quelque émotion, se comporter de façon à se rendre applicable la description de l'auteur latin. Avant de se précipiter sur Tib. Gracchus, Scipion Nasica s'enveloppa le bras gauche d'un pan de sa toge, en guise de bouclier; Alcibiade mourut en combattant et en se servant, en guise de bouclier, de sa toge enroulée sur le bras gauche; l'Éthiopien agit de même lorsqu'il manque de bouclier; et comme le rapporte Xénophon pour les hommes de son temps, il arrive souvent aux chasseurs éthiopiens d'enrouler leur toge autour de l'avant-bras gauche au moment d'attaquer quelque animal sauvage, lorsqu'ils ne l'entourent pas autour de leur ceinture, comme la Diane chasseresse du Vatican. Selon Plaute, la lacinia, ou pan de la toge, servait de mouchoir; et soit dit à leur discrédit peut-être, les Éthiopiens l'appliquent au même usage. Ils ont aussi une expression correspondant exactement, jusque par sa racine, au mot latin: alticinctus, pour désigner celui qui a disposé sa toge de façon à ce qu'elle atteigne à peine le genou; comme à Rome, ce mode de vêtement est souvent adopté par les artisans, les paysans et ceux qui font un exercice violent. Les Romains appliquaient l'épithète nudus ou nu à l'homme sans toge, quoiqu'il fût vêtu de l'inductus ou vêtement de dessous; les Éthiopiens disent également d'un homme, dans ces circonstances, qu'il est nu. Les Romains indiquaient quelquefois l'homme des basses classes par l'épithète de tunicatus, par opposition à togatus, parce que, pour la commodité de ses travaux, le manouvrier se bornait à la tunique, tandis que l'homme aisé restait drapé dans sa toge; les Éthiopiens désignent quelquefois l'homme affranchi des travaux manuels par une épithète correspondant à togatus. Les expressions latines in sago esse ont leur analogue en éthiopien, et indiquent qu'une personne est dans les alarmes ou dans l'affliction.
NOTE II.
De même que les hommes ajustent leur toge ou une autre pièce d'étoffe rectangulaire de manière à reproduire les divers aspects des vêtements étrusques, grecs et romains, dont les dénominations diverses ont donné à croire à autant de vêtements différents, les femmes ajustent leur toge selon son ampleur, sa finesse ou selon l'occurrence, de façon à reproduire tour à tour exactement les formes et jusqu'aux plis du cyclas, du caliptra, du vica, du vicinium, de l'épomis, de l'exomis, du chiton, du diploïs, du semi-diploïs, de la palla, etc. Ainsi, l'épomis, vêtement attaché au-dessus de chaque épaule à l'articulation de la clavicule, arrêté à la taille par une ceinture et descendant jusqu'aux deux tiers de la cuisse, a été pris pour une tunique. Les jeunes filles éthiopiennes pauvres travaillant aux champs, et quelquefois les chasseurs ou les pâtres, reproduisent ce vêtement au moyen d'une togule, de façon à imiter exactement celui de la statue de Diane de la villa Pamphili. Quant à l'exomis, il ne me semble différer de l'épomis qu'en ce qu'il n'a d'attache ou d'agrafe que sur une épaule, et il me paraît être le même vêtement que le σχιστος χιτων ou chiton dorien qui, au dire de Clément d'Alexandrie, atteignait à peine le genou et était fendu sur un côté de façon à permettre la liberté des mouvements. Les jeunes paysannes éthiopiennes ajustent leur togule de cette façon lorsqu'elles vont au bois ou à d'autres travaux exigeant la liberté de leurs membres, imitant ainsi le chiton porté par les amazones, selon les antiquaires. Le diploïs et le semi-diploïs ont aussi causé de l'embarras aux archéologues; les uns ont supposé qu'ils consistaient en un mantelet mis par dessus le chiton, et en ont fait, par conséquent, un amictus; d'autres ont avancé que c'était seulement la partie supérieure du vêtement formant le chiton. Selon moi, ces derniers auraient raison; les femmes éthiopiennes des classes inférieures, les jeunes filles de service à l'intérieur, reproduisent cette forme de vêtement au moyen de leur toge, avec ou sans le secours d'une ceinture.
Selon la façon dont elles disposent leur stole, elles reproduisent les formes de la stole traînante de la matrone romaine, mais sans l'appendice qu'on attribue à ce vêtement; ou bien une tunique dépassant à peine le genou. Quelquefois elles passent un bras et une épaule hors de l'encolure et l'autre bras dans la manche et troussant court le corps de la tunique, elles la font ressembler à une petite toge adaptée en exomis. Leur tunique semble être la tunica talaris des colonies ioniennes, portée également en Grèce et à Rome. De même que les Romains, les Éthiopiens regardent ce vêtement comme indigne d'un homme.
TABLE DES MATIÈRES.
[Chapitre I.]—De Kéneh à Gondar