Note 7: [(retour)] On comprend que dans un pays où la justice se rendait gratuitement, et où la connaissance de la loi était assez répandue pour permettre à chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou de défendre sa propre cause, la profession d'avocat, conséquence de l'introduction d'un nouveau régime légal, ait été accueillie défavorablement. Les avocats éthiopiens se recrutent parmi les hommes d'une réputation équivoque. Ils se font redouter par l'adresse avec laquelle ils aggravent les moindres accusations et égarent leurs adversaires dans les dédales de la chicane. Ils ne craignent pas de se porter comme délateurs ou comme dénonciateurs publics; ils s'enrichissent, mais leur richesse passe pour n'être pas durable, et il n'est pas rare, du reste, qu'ils succombent sous la main de quelque victime de leurs accusations. Les Waïzaros ou nobles, et les gentilshommes, mettent de l'amour-propre à plaider leurs causes eux-mêmes et à plaider, gratuitement bien entendu, celles de leurs concitoyens inhabiles à présenter eux-mêmes leur défense. J'en ai vu se préoccuper, au détriment de leurs propres affaires, de la défense d'un accusé devant un tribunal, où le hasard les avait conduits. La qualification d'avocat appliquée à un homme qui ne fait pas métier de plaider est regardée comme une injure qui rend passible de dommages-intérêts.
«Cependant Dieu envoya bientôt des avertissements à nos maîtres. La famille impériale se désunit comme les autres, et l'Empire fut déchiré par des guerres entre prétendants à la couronne. On vit alors s'établir l'usage cruel par suite duquel, à l'avénement de chaque Empereur, tous les agnats impériaux étaient chargés de fers et relégués, leur vie durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favorisés on permettait les jouissances matérielles. Ceux qui parvenaient à recouvrer leur liberté se réfugiaient dans les parties désertes du pays, attiraient des partisans en leur promettant le rétablissement de nos anciennes institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent le trône en péril.»
Il restait à détruire complètement la propriété, gage de la stabilité de la famille. Durant les guerres civiles, les Atsés avaient exproprié de leurs terres des provinces entières; ils les donnèrent à des colons étrangers ou les rendirent à leurs anciens propriétaires, mais à des conditions serviles, et ils affirmèrent désormais l'idée musulmane, que le territoire de l'Empire appartenait à l'Empereur, et que leurs sujets n'en pouvaient avoir que la jouissance. Bientôt ils les appelèrent leurs esclaves, et, quel que fût son rang ou sa dignité, tout citoyen qui avait à solliciter une faveur ou à réclamer un droit dut se dire l'esclave de l'Empereur.
Le Lik Atskou me racontait qu'un jour les habitants d'une commune éloignée étant venus à l'audience de l'Empereur pour se plaindre de quelque abus, l'empereur, après les avoir écoutés jusqu'au bout:
—Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui êtes-vous debout, en ce moment?
—Sur celle de Votre Majesté.
—Eh bien! trouvez d'abord dans l'Empire une motte de terre, d'où vous puissiez réclamer sans être sur ma terre: j'examinerai après.
«Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles: on leur crie, ils n'entendent pas; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu'à ce qu'un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les oreilles. Jusque là, dit-on, nos pères n'avaient pas cru à la réalité d'un dépouillement aussi complet. Cette réponse sacrilége répétée partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n'étions plus qu'une nation de mendiants.»
Comme pour accroître ces misères, le clergé qu'on avait réduit au silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions théologiques. Les dissidents s'appuyèrent sur des partis de mécontents: des guerres civiles éclatèrent, au nom de la religion; les répressions, envenimées par l'esprit de secte, atteignirent tous les excès de la barbarie, et, ces lugubres répressions accomplies, les Empereurs se faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de décider en maîtres des questions du dogme. La nation était exténuée; les Empereurs ivres d'orgueil. Il y a trois siècles environ, l'un d'eux, après avoir vu défiler pendant plusieurs jours ses armées, à la revue annuelle, s'écria: «Le monde entier ne me peut pas!» et il pria Dieu publiquement de lui envoyer un ennemi qui fût à sa taille!
Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situées aux extrémités de l'Empire s'en étaient détachées; entre autres, la province de Harar, située au S.-E.; elle avait adopté l'Islamisme et s'était donné un roi. Dans la seconde moitié du seizième siècle, un simple cavalier du nom d'Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la campagne avec quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu'il accusait d'un passe-droit. Il détroussa les caravanes, arrêta les voyageurs, pilla des hameaux écartés, et sa troupe s'augmenta. Redoutant pour ses méfaits la vengeance de ses compatriotes, il s'éloigna et s'en fut rôder sur les frontières de l'Empire. Il surprit et battit en plusieurs rencontres les troupes du Méridazmatch ou Polémarque du Chawa, qui, s'étant mis lui-même en campagne, fut surpris, vaincu et tué. Les troupes d'Ahmed grossissaient à chaque succès. Pour protéger le Chawa, l'Empereur envoya une armée; Ahmed la défit en bataille rangée et tua de sa main le Ras qui la commandait. Pour donner à ses entreprises une signification religieuse et attirer du même coup ses coréligionnaires sous son drapeau, Ahmed prit alors, conformément à l'usage arabe, le titre d'Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrétiens lui donnèrent le sobriquet de Gragne, qui veut dire gaucher. Il dérouta encore d'autres armées impériales. L'empereur marcha contre lui, fut battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur, qui le pourchassait de frontière en frontière, exterminant les chrétiens qui refusaient de reconnaître Mahomet, lorsqu'une bande de héros portugais, envoyés au secours de l'Empire chrétien, défit Ahmed Gragne dans une bataille livrée en Bégamdir. Ahmed y laissa la vie, et la restauration de l'Empire put s'effectuer.