Plusieurs vastes provinces de l'empire, telles que l'Innarya et le Kafa, le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote, le pays des Gallas-Azabo, avaient profité des suites de l'invasion musulmane, pour s'affranchir de leur vassalité à l'empire et se constituer en États indépendants. Les Empereurs, trop occupés des discordes civiles pour les faire rentrer dans l'obéissance, se contentèrent d'exercer vis-à-vis d'elles une suzeraineté qui de nominale devint fictive; ils se faisaient donner néanmoins le titre de Rois des Rois. D'accord avec leurs Likaontes et leurs clercs-légistes, ils promulguaient des rescrits, des ordonnances et des lois, statuaient sur les dogmes et discréditaient la religion et le clergé en faisant prononcer l'excommunication contre les infractions, même légères, à leur autorité. Bientôt ils se livrèrent sans frein aux plus iniques extravagances. On raconte que l'un d'eux, rentrant dans son camp et voyant l'enceinte où étaient ses tentes, imparfaitement palissadée, manda le chef dont les troupes avaient exécuté cette corvée, et, pour compléter la clôture, le fit lier avec quelques-uns de ses hommes, pour servir de palissade vivante. La nuit, les hyènes les dévorèrent, pénétrèrent auprès de la tente impériale et mangèrent quelques gardes et le cheval favori de l'Empereur, qui craignit pour lui-même et cria au secours. Les traditionnistes ajoutent que le lendemain le monstre déposa le sceptre et s'en alla, sous l'habit religieux, mourir dans un koualla désert, où, au jour anniversaire de son dernier crime, on entend encore, dans la nuit, les hurlements des hyènes, les cris des victimes et un tumulte semblable à celui d'un camp bouleversé.
Un autre, pour se réfugier contre les remords et expier ses crimes, s'en alla s'asseoir en un lieu écarté et fit construire autour de lui un mur circulaire, sans porte ni fenêtres, et recouvert d'une voûte; on pratiqua dans le mur épais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir le voir ni en être vu, on lui passait le pain et l'eau. Parfois des visiteurs compatissants l'appelaient; il leur tenait des discours émouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vécut ainsi plusieurs années. Un jour, comme il ne répondait pas, on démolit ce sépulcre, et on trouva son corps dans l'attitude d'un homme qui prie.
Les stupides tyrannies des Atsés provoquèrent rébellions sur rébellions. Ils avaient nié la liberté, nié jusqu'à la propriété et n'avaient plus devant eux qu'une nation émiettée, qui ne leur offrait plus aucun appui contre les partis. Comme pour précipiter l'agonie de l'Empire, des tribus Ilmormas s'enhardirent et entamèrent les frontières au S.-E., prirent pied et s'étendirent rapidement dans le Wollo et dans le grand Damote, pendant que de tous côtés les autres frontières se morcelaient au profit de peuplades païennes ou musulmanes.
Les Atsés devinrent le jouet de leurs Polémarques, dont la plupart tenaient à la famille impériale par le sang ou par leurs alliances. Déshabitués depuis longtemps de présider à la guerre, du fond de leur palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantôme des libertés communales et s'ingéniaient à opposer entre eux l'aristocratie, le clergé et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polémarque du Tegraïe vint à Gondar avec son armée, détrôna l'empereur Joas, le fit étrangler et intronisa son successeur. Pendant quelques années encore les Ras, Dedjazmatchs et Polémarques de tous grades s'entreheurtèrent autour du palais impérial, intronisant et détrônant leurs créatures.
Vers la fin du dernier siècle, un flot victorieux porta l'Atsé Tekla Guiorguis sur le vieux trône: il s'y cramponna et jeta la confusion parmi ses adversaires. On put croire qu'il ferait revivre le prestige de sa famille: son intelligence cultivée, les charmes de sa personne, son audace et ses libéralités lui acquirent pendant quelque temps une prépondérance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin l'humiliation de son antique famille souveraine, espérait qu'il ferait appel aux anciennes constitutions. Comme me l'ont souvent répété les indigènes, on se serait rallié autour de lui, et les princes, les Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s'entrebattaient pour le pouvoir, auraient été réduits au silence. Plus d'une fois les hommes d'une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de l'Empereur, et là, faisant entendre le cri d'usage, sinistre et suppliant, qui annonce que des opprimés réclament justice, ils interrompaient le sommeil de l'Atsé et lui disaient:—Ô notre père, que Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t'attristent pas, car nous te sommes soumis. N'aie pas peur: le Roi de tes ancêtres sera avec toi. Ne t'a-t-il pas revêtu de notre pays comme d'un vêtement de force? Sois rassuré et dis seulement: «Je vous rends les constitutions de vos ancêtres;» et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront comme une forêt sans fin, où disparaîtront tous les voleurs de pouvoirs, ces vautours!
Et ces conseillers dévoués disparaissaient avant le jour.
Mais Tekla Guiorguis n'osa pas, et une dernière coalition le précipita du trône.
Comme beaucoup de ceux qui, à quelque degré qu'ils se trouvent de la hiérarchie sociale, ont eu à porter le poids de la chute de leur famille, l'Atsé Tekla Guiorguis, que les indigènes regardent comme leur dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus maîtresses nécessaires à un bon souverain.
—Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu'on ne pût douter qu'il punissait en lui ses coupables prédécesseurs.
Cependant, il répugnait à la nation de se fractionner et de se départir de son ancienne forme de gouvernement impérial. Les coalisés victorieux mettaient en avant la nécessité de restaurer le vieux droit coutumier, et, à l'instigation de leur principal chef, le Ras ou Polémarque du Tegraïe, ils choisirent pour Atsé un agnat impérial d'une nullité notoire; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et sans autorité, ils se retirèrent dans leurs provinces, désunis et comme honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu avec l'Empereur détrôné, les uns étaient tombés en captivité, les autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs gouvernements, s'y fortifièrent dans l'attente des événements; les Dedjazmatchs restés neutres suivirent cet exemple, et au printemps, l'Éthiopie se trouva toute hérissée d'hommes en armes. La restauration de l'ancien Empire avec les coutumes servait de mot d'ordre aux coalisés et à leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les masques, tombant, ne laissèrent apparaître que convoitises et ambitions personnelles. Malheureusement, le peuple était en haleine de guerre; les provinces se ruèrent les unes contre les autres et donnèrent le triste spectacle de partis qui s'entredéchirent au nom de l'ordre et de la justice dont les représentants sincères manquaient partout. Ces partis ne tardèrent pas à se fractionner, à se multiplier, et la guerre civile fut endémique. De localité à localité, les communications devinrent dangereuses ou cessèrent tout-à-fait: le commerce, les échanges journaliers ne se firent plus que les armes à la main; et pendant que Ras, Dedjazmatchs et chefs à tous les degrés s'alliaient, se trahissaient et se heurtaient au centre de l'Empire, les incursions étrangères en rétrécissaient encore les frontières. Les paysans ne s'occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut abandonnée ou laissée aux femmes et aux enfants; des famines contribuèrent au dépeuplement; les hernes, ou terres abandonnées, s'étendirent de plus en plus; les bêtes féroces prenaient la place des habitants; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans maîtres, espèces de miquelets, prêts à passer au service du plus offrant, épouvantaient le pays par leurs sauvages excès. Ce fut alors, dit-on, qu'on substitua au terme générique désignant le militaire, l'homme de guerre, le mot Wattoadder qui le désigne aujourd'hui, et dont l'étymologie signifie un homme sans feu ni lieu. Ou s'égorgeait aux cérémonies funéraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux portes des églises; le parjure et toutes les violences devinrent les moyens; les jouissances immédiates, l'unique but; et comme une société, si bas qu'elle soit tombée, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au milieu de ce débordement de tous les appétits mauvais, le bien se mêlait au mal, et des éclairs d'héroïsme illuminaient fréquemment ces sinistres perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S'il faut en croire les Éthiopiens, ils se seraient accoutumés, dès cette époque seulement, à établir avec la morale de déplorables compromis qui n'excitent plus chez eux aujourd'hui que la réprobation de quelques austères penseurs, toujours rares en tous pays.