Les premières clameurs partent ordinairement des maisons des courtisanes ou de celles des femmes qui débitent le bouza ou l'eau-de-vie; les gens du Kantiba tentent quelquefois de rétablir l'ordre, mais lorsque les étrangers sont trop nombreux ou qu'ils relèvent de quelque favori du Ras, on les laisse s'arranger avec les habitants.
Après un peu de bruit, on finit par s'entendre et répartir les étrangers en logement.
Le soleil disparaît; la ville se repose; seuls, les détrousseurs ou les coureurs d'aventures se glissent dans l'ombre; bientôt, les hyènes leur succèdent, et, si l'on se réveille pendant la nuit, on n'entend que leurs hurlements sinistres mêlés à leur rire étrange.
[CHAPITRE V]
LE ROI DU CHAWA.—DABRA TABOR.—LA WAÏZORO MANANN.—LE RAS ALI.
De Moussawa à Gondar, j'avais voyagé plutôt comme géographe que comme ethnologue. Les Éthiopiens me paraissaient barbares, ignorants et peu dignes d'intérêt, si ce n'est par quelques traits de mœurs bibliques qu'ils ont conservés plus qu'aucun autre peuple de l'Orient. Leur langue n'étant point absolument inconnue en Europe, je jugeai qu'il me serait inutile de l'apprendre, un drogman intelligent suffisant à mes rapports avec eux. À Gondar, ces opinions commencèrent à se modifier. Le Lik Atskou parlait l'arabe; vieilli dans la magistrature, il se plaisait à m'expliquer le train des hommes et des affaires; mes préventions se dissipaient, mes yeux se dessillaient, et ses compatriotes m'intéressaient chaque jour davantage. Sentant que je m'étais mépris sur leur compte, je dédaignai moins de me rapprocher d'eux en me conformant à leurs habitudes. Mes habits européens s'usaient à vue d'œil; je me décidai à revêtir une toge, et quoique je fusse loin de savoir me draper dans ce vêtement, de tous peut-être le plus difficile à porter, je m'aperçus qu'il me valait de la part de tout le monde, même de mes domestiques, un abord et des façons plus convenables. La curiosité souvent blessante qui se manifestait à mon aspect fit place à l'inattention ou à des démonstrations polies. Je dus reconnaître la puissance de la forme qui, même dans ses manifestations les plus futiles en apparence, influence les hommes, les captive ou les éloigne. Plus tard, les Éthiopiens m'ont dit maintes fois: «Si tu retournes dans ton pays, l'habitude que tu as contractée de nos mœurs civilisées te fera trouver tes compatriotes bien barbares.» Plus d'un peuple entretient une vanité analogue, et presque tous se sentent flattés qu'on se conforme à eux.
Quelques jours avant le départ de mon frère, trois soldats de la garde de Sahala Sillassé, Polémarque héréditaire du Chawa, étaient arrivés à Gondar, en mission confidentielle. Surpris par les pluies, ils avaient dû hiverner chez le Lik Atskou, qui entretenait des relations amicales avec leur maître.
Les ancêtres de Sahala Sillassé avaient pu, grâce à la transmission héréditaire de leur pouvoir, étendre les frontières de leur État, surtout du côté du Sud, aux dépens de populations païennes et peu aguerries. Ils avaient aussi amassé de grandes richesses; leur cour était la plus opulente de l'Éthiopie, et le Chawa passait pour être la province la plus populeuse et la plus sagement gouvernée. Afin d'augmenter son influence, Sahala Sillassé entretenait des intelligences et étendait ses libéralités jusqu'à Gondar et même jusqu'à Adwa. Cependant, les trois envoyés de ce prince ne faisaient que maigre chère à Gondar; quelques notables, qui avaient eu part aux libéralités de leur maître ou qui espéraient s'en attirer, les invitaient bien de temps en temps à dîner, mais leur ordinaire chez le Lik Atskou se ressentait de sa parcimonie habituelle. Un jour, mon drogman me conta leurs doléances; je les conviai chez moi et ne tardai pas à leur fournir régulièrement le vivre et le couvert. Quand la décrue des eaux leur permit de repartir pour leur pays, je leur fis un petit cadeau à chacun, et je leur remis quelques boîtes de capsules pour leur maître, qui en manquait, m'avaient-ils dit.
Environ un mois après, cinq nouveaux envoyés m'arrivèrent avec une belle mule et une esclave de race gouragué, dont Sahala Sillassé me faisait présent. Le plus âgé s'inclina devant moi, la poitrine découverte en signe de respect, puis, se redressant avec assurance, il me dit:
—Mon Seigneur m'a chargé de vous faire entendre ces paroles: