—Qui donc interpelles-tu ainsi, fils de maudit?—répliqua le chef des pèlerins: et cette réplique hardie fut soutenue par un murmure de ses compagnons. Le gouverneur répondit par un vigoureux soufflet, et ramenant la main sur son sabre, il se tourna vers cinq ou six de ses soldats, en disant:
—Empoignez cet homme et faites débarquer tous les autres.
Les Maugrebins étaient tous armés; ils s'entreregardèrent; mais Heussein Bey s'avança résolument au milieu d'eux, et, avec cet ascendant que donnent le courage et l'habitude du commandement, il les obligea à descendre dans les embarcations.
Le gouverneur nous emmena à son divan, fit comparaître le chef des Maugrebins, instruisit l'affaire, et dit, en voyant l'égratignure de Domingo:
—C'est dommage que ce ne soit pas une bonne blessure; cela m'eût permis de faire un exemple.—Et se tournant vers son chaouche:—Qu'on donne au drôle cent coups de bâton!
À cet arrêt, le Maugrebin, qui était fils d'un kaïd de l'Algérie, exhiba pour la première fois son passeport français.
L'agent français, ayant été mandé, dit au Bey qu'il ne pouvait autoriser la bastonnade. Heussein Bey allégua que nous étions munis d'un firman du vice-roi, et que si le gouvernement français était trop bénin envers ses sujets Maugrebins, il n'entendait point agir de même. Nous intervînmes aussi, mais nous ne pûmes obtenir que la diminution d'une moitié de la peine.
Sur un signe du Bey, quatre hommes étendirent le condamné par terre; le Bey, comme pour apaiser son humeur, lui appliqua vigoureusement les premiers coups et passa le rotin à un de ses soldais qui, acheva consciencieusement la besogne.
Le Bey nous retint à dîner, nous engagea à frêter le bugalet en entier et surtout à n'admettre à notre bord aucun pèlerin.—Nous suivîmes son conseil, et un vent favorable nous conduisit en six jours à Djeddah.
Là, mon domestique égyptien, Ali, effrayé des dangers d'un voyage en Éthiopie, nous quitta pour s'en retourner au Caire. Quant à nous, après quelques jours passés en compagnie de notre consul, l'aimable et savant M. Fresnel, nous nous embarquâmes le 11 février 1838, et le 17, nous abordions à l'île de Moussawa.