Cependant le carillon de l'église annonça la fin du jeûne; les soldats, n'ayant pour se refaire qu'une nourriture peu appétissante, passèrent une partie de la nuit à boire.
Avant le jour, nous fûmes en route, et le soleil se levait à peine quand nous atteignîmes le lieu du combat. Une troupe de grands vautours nudicoles disputaient à des hyènes quelques cadavres couchés dans l'herbe. À notre approche, les hyènes s'enfuirent, les vautours s'envolèrent lourdement dans les arbres. L'un d'eux, plus grand encore que les autres, se jucha en trébuchant à plusieurs reprises sur la couronne d'un arbre élevé; là, rengorgé dans sa collerette blanche tachée de sang, les ailes mi-ouvertes et immobiles, présentant le poitrail à un premier rayon de soleil qui éclairait la cime, il semblait engourdi par l'excès de chair dont il s'était gorgé. Je l'abattis d'un coup de carabine. Il n'était pas encore mort, et nous pûmes assister à son agonie. Cette phase dernière est ordinairement fort belle chez les oiseaux de proie. Celui-ci se débattait par moments avec violence, et maintenait à coups d'aile, au milieu des spectateurs, un espace libre, son aire suprême; il contractait à vide ses puissantes serres, frappait le sol de sa tête, se levait, retombait. Un instant il put se dresser, appuyé sur ses ailes, et, en ondulant son long col, il rejeta devant nous des lambeaux de chair humaine. Les soldats révoltés lui écrasèrent la tête à coups de talon de javeline. Il mesurait plus de six pieds d'envergure. On se remit joyeusement en route, car les indigènes attribuent un effet propitiatoire au sang répandu, surtout à celui d'un animal sauvage.
Aceni-Deureusse avait la réputation d'être brave et très-habile à la guerre de partisan; aussi nos gens, étonnés de leur facile victoire, se tenaient-ils sur leurs gardes. Environ deux cents hommes allaient en éclaireurs; une bonne troupe fermait notre marche, et, toute la nuit, la moitié de notre monde resta sous les armes. Le jour suivant, aux environs d'une forêt, le terrain devint difficile; Ymer-Goualou nous forma en ordre de combat, et bientôt nos éclaireurs se replièrent, annonçant la présence de l'ennemi.
C'est un spectacle toujours intéressant que de voir l'homme à l'approche du danger. Les uns s'interpellaient gaîment; d'autres riaient de ce rire particulier qui prend aux natures nerveuses et énergiques; plusieurs débitaient avec fracas leur bardit ou thème de guerre; quelques-uns se recueillaient en frissonnant; bon nombre décélaient malgré eux leur incertitude; d'autres enfin entonnaient les mâles refrains de chants guerriers. Mais notre mise en scène fut en pure perte. Quoique peu inférieur par le nombre, Aceni-Deureusse n'osa nous attendre, et, profitant des brusques accidents du terrain, il se réfugia dans la forêt, où l'on ne jugea pas prudent de le poursuivre. Son arrière-garde, en s'enfonçant sous bois, nous envoya quelques balles qui ne blessèrent personne. Nous reprîmes notre route en forçant la marche, et, vers le milieu de la nuit, nous atteignîmes le village de Kouellèle Kuddus Mikaël, situé près des sources de l'Abbaïe.
Le village de Kouellèle est assis dans une petite et haute vallée située entre le Damote, le Metcha et le pays des Agaws; cette vallée s'ouvre et s'élargit vers cette dernière province et se trouve close, du côté de l'Est, par la réunion des collines.
Je demandai à Ymer-Goualou à être conduit aux sources; les chefs se consultèrent et me donnèrent une petite escorte. Le Lidj Dori devait m'attendre le lendemain au soir dans un district assez éloigné de là. Avant le jour, je me mis en marche.
La vallée et les pentes qui la circonscrivent étaient revêtues d'une végétation pressée, où dominait le gracieux Kerhaa (espèce de bambou), et les lianes qui entravaient notre étroit sentier annonçaient assez que peu de voyageurs en troublaient la solitude. Le sol devint tourbeux, l'atmosphère humide; les arbres plus pressés et plus grands étaient revêtus d'une mousse luxuriante. Bientôt, le terrain croulier indiqua l'abondance des eaux souterraines; nous arrivâmes à une clairière, et un soldat me dit, en désignant deux trous circulaires et bordés d'une mousse épaisse:
—Voilà l'Œil de l'Abbaïe.
Ces deux trous, larges de deux mètres environ, contenaient à pleins bords une eau limpide et sans mouvement apparent; c'est sous le sol qui les entoure que se déversent d'une façon latente les eaux qui alimentent à sa naissance ce fleuve, le plus grand de l'Éthiopie. Afin de me démontrer la profondeur de ces deux cavités, des soldats lancèrent perpendiculairement dans l'une et l'autre une verge longue de deux mètres, qui disparut comme une flèche et ne rejaillit qu'après un long intervalle.
—Ces cavités conduisent, me dirent-ils, jusqu'au cœur de la terre.