—Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans l'avoir combattu.
Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de soustraire à l'ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de l'enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en trouvant un dont elle égalait la taille:
—Que fait ton père? lui dit-il.
—Il travaille aux champs.
—Oh! moi, père d'Ipsa[14]! Ce fils de paysan est déjà sous le harnais militaire, et mon fils, à moi, vit inutile dans le pays d'autrui! Va, dit-il au messager, dis à Guoscho qu'il ceigne ses reins, qu'il repasse en terre chrétienne, et qu'avec l'aide de Dieu et du sang que je lui ai donné, il est de taille à conduire des combats et à faire parler de lui. Dis-lui que ma chaîne me pèse.
Note 14: [(retour)] Ipsa était le nom du cheval de guerre de Zaoudé et signifie lumière en langue ilmorma ou galla.
Tout cavalier éthiopien, soit de race chrétienne, soit de race ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom, qui passe à tous les chevaux de combat qu'il aura par la suite, sert à le désigner lui-même. Chez les Tegraïens et chez les Gallas surtout, il est messéant d'appeler un homme par son nom patronymique; on l'appelle en le désignant comme le père de son fils aîné ou de son cheval de combat. Ainsi quelqu'un voulant parler de Zaoudé ou l'interpeller, l'aurait fait en l'appelant père de Guoscho, ou bien père d'Ipsa. Dans son bardit ou thème de guerre, chaque guerrier se désignera lui-même d'après cet usage, ou si son père a eu quelque notoriété militaire, il se désignera encore au moyen du nom qu'on pourrait appeler chevaleresque de son père, comme dans cette exclamation de Dedjadj Guoscho: «Oh! moi, fils du père d'Ipsa!»
Comme on l'a vu au sujet de l'autorité des Atsés, les Éthiopiens ne séparent pas l'idée d'autorité de l'idée de paternité. Ils traitent de père l'homme qui a une autorité sur eux, et ils se disent ses fils. De plus, le mot père exprime pour eux l'idée de propriété, et, pour s'informer à qui appartient tel champ ou telle toge, ils demanderont quel est père de ce champ ou de cette toge. Père d'Ipsa veut donc dire maître, propriétaire d'Ipsa. C'est une conception digne de remarque, que celle d'un peuple qui réunit ainsi, sous un seul vocable, les trois idées fondamentales de toute société: l'autorité, la paternité et la propriété.
À cet ordre, Guoscho repassa l'Abbaïe et se déclara rebelle en Damote. Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père, redouté du paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects traditionnels que l'on conservait pour la race impériale, à laquelle il appartenait par sa mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse qui venait de mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu après la dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance: il mourut de maladie, la neuvième année de sa captivité.
Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient voulu le tuer, afin d'empêcher, disaient-ils, que le fils d'une chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs mœurs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu'il fut au pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui, grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république. Mais, comme les Gallas l'avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs reprises, depuis l'Amourou jusqu'en Touloma, et les contraignit à cesser leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant mon séjour à Gondar, lorsqu'il avait été bruit d'une rupture entre lui et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les frontières du Gojam et du Damote, et c'était pour les punir que nous nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n'était pas fâché d'ailleurs d'avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas flattaient son amour-propre plus que toutes les autres; elles enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait l'espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.
Un matin, le Prince m'engagea à choisir un cheval parmi ceux qu'il recevait journellement en tribut, et qu'avant de distribuer à ses troupes, il faisait essayer devant sa tente.
—En Gojam, me dit-il, à l'exception des ecclésiastiques, tout homme de bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas que tu en sois dépourvu.