Le chef nous invita à nous asseoir devant une gamelle d'environ deux mètres de pourtour, posée à terre et pleine d'une bouillie résistante façonnée en pyramide dont la cîme, creusée en forme de cratère, contenait du beurre fondu. Au nombre de douze ou quatorze convives, nous nous accroupîmes autour de ce mets primitif; la montagne fut attaquée par la base: les assaillants en arrachaient la pâte, en faisaient une boulette qu'ils trempaient dans le beurre fondu, et toute ruisselante la portaient à leur bouche, laissant complaisamment couler le beurre sur leurs bras nus. Nous voulûmes manger à cette mode; ce fut aux dépens de nos vêtements. Dès la première bouchée, l'Anglais se leva et, murmurant qu'il en avait assez, il sortit de la maison. Après notre repas, je le trouvai assis tristement sur une pierre à l'écart. Je lui dis que peut-être il s'était mépris sur la nature de notre voyage et qu'il s'était fait une autre idée des privations qui semblaient nous attendre. Mon frère était soutenu par l'amour de la science, le Père Lazariste par l'enthousiasme religieux, et moi par le désir d'étudier des peuples inconnus; j'ajoutai que, pendant qu'il était encore temps d'effectuer facilement son retour, c'était à lui de bien voir s'il pourrait supporter ce nouveau genre de vie. Encouragé par mes paroles, il avoua être étonné d'un aussi rude début.
—Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous quitterai que lorsque vous serez en sûreté à Adwa.
Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions généreuses, mais le lendemain, je le décidai à profiter du retour des guides pour rejoindre mon frère. De Moussawa il se rendit à Djeddah, puis en Égypte, où, revenu à son premier dessein, il a fini par arriver à la dignité de Pacha.
Le chef de Halaïe trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et trois jours après, le Père Lazariste et moi nous arrivâmes à Adwa.
En entrant en ville, nous rencontrâmes un des missionnaires protestants, abrité sous un large parasol et surveillant la construction d'une vaste maison, presque terminée. Il nous invita à nous rafraîchir chez lui, et je lui présentai mon compagnon comme missionnaire catholique, qualité qui parut ne pas lui être agréable. Il s'étonna de nous voir arriver sans bagages ni présents pour le Prince, sans même nous être assurés d'un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien nous indiquer une maison où nous trouvâmes à nous loger; nous y passâmes trois jours, seuls, sans drogman, réduits à nous exprimer par signes avec quelques vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous apprîmes alors à faire nous-mêmes notre pain, ce qui, avec de l'eau, formait depuis Halaïe notre seule nourriture. Mais ce dénûment eut cela de bon qu'il me permit d'apprécier les qualités aimables du Père Lazariste.
Le missionnaire allemand nous avait avoué que le Dedjadj Oubié était en froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de céder à un nouveau présent qu'il comptait lui faire; il nous avait assurés que les mauvais bruits qui couraient à la côte étaient sans fondement sérieux: que le Prince, campé à une heure de marche de la ville, ne voulait, il est vrai, recevoir la visite d'aucun Européen, mais qu'il faisait des démarches pour obtenir une audience, et que, sitôt admis, il nous en instruirait.
Deux jours après, nous vîmes, en nous promenant près de la ville, un rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que si on leur faisait violence, notre devoir était de nous trouver auprès d'eux, nous nous rendîmes armés à leur demeure, au milieu des menaces des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d'une voix altérée:
—Les Européens vont être chassés, si toutefois on ne nous massacre tous. Je viens d'envoyer au Prince un messager; il ne reparaît pas: le tumulte s'accroît, et je ne sais en vérité ce que nous allons devenir.
Ses compagnons et lui nous remercièrent avec effusion de notre démarche. L'un d'eux était accompagné de sa femme, et elle était tout en larmes. Cependant, les attroupements s'étant dissipés, il fut convenu que ces messieurs nous feraient prévenir en cas d'un nouveau danger, et nous nous retirâmes.
Le surlendemain matin, deux soldats entrèrent chez nous et nous firent comprendre que nous étions mandés sur la place au nom du Dedjadj Oubié; mais comme le Prince s'y faisait représenter par l'abbé d'une église d'Adwa, je refusai de m'y rendre. Je fis observer toutefois au Père Sapeto que sa position différait de la mienne: j'étais un simple voyageur, tandis que lui était le représentant d'une religion qu'il cherchait à propager; que ce caractère le mettait au-dessus de mes susceptibilités, et que, dût-il séparer sa cause de la mienne, le mobile élevé qui l'animait devait l'engager à le faire sans hésiter. Je lui conseillai d'éviter de dire qu'il était prêtre et surtout de ne point toucher aux points qui séparent l'Église d'Éthiopie de celle de Rome.