À la suite de combats importants, il est très-difficile d'arriver à une appréciation exacte du chiffre des pertes; les indigènes se contentent des termes peu et beaucoup.
Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se dégager et opérer sa retraite; toute l'infanterie reste prisonnière; la cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses. Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que les vainqueurs se précipitent au pillage du camp; leur cavalerie ramasse les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de rondeliers, profitant de la confusion, s'éloignera du champ de bataille, mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l'habitude de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir aux mains; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d'une défaite même complète. Lorsqu'on connaît les localités, on peut, avec de la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d'ajouter que sur le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer l'homme, s'exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur fait dédaigner, de la part de ceux qu'ils ont sauvés, ces démonstrations verbeuses dont le moindre inconvénient est d'user la reconnaissance. Un mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D'ailleurs le sauvé d'aujourd'hui peut devenir le sauveur du lendemain.
Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du jour; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à peu près certaines de réussite, elles n'ont lieu que très-rarement.
Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom; on leur donne rarement l'assaut, et comme les indigènes n'ont ni canon, ni machine de guerre, ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par trahison ou par coups de mains; elles sont défendues principalement par des fusiliers et des blocs de pierre qu'une poussée suffit à faire rouler sur les sentiers escarpés qui y conduisent.
Les fusiliers, malgré la mauvaise qualité de leurs armes et le manque de discipline, constituent la principale force des armées. Les Égyptiens et les Turcs interdisent l'introduction des armes à feu par le Sennaar et Moussawa; la contrebande y supplée par Moussawa, mais d'une façon languissante, et les chefs du Tegraïe tâchent d'en profiter, à l'exclusion des autres provinces, ce qui fait qu'à l'inverse des chevaux, les armes à feu sont plus rares à mesure qu'on avance à l'Ouest du Takkazé. À l'époque où je me trouvais dans le pays, les deux armées les plus nombreuses étaient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubié. Ce dernier tenait tout le pays situé entre Gondar et la mer Rouge; on estimait à seize mille les fusils de son armée, et l'on croyait qu'il en avait environ douze mille en dépôt, tant dans ses monts-forts du Samen, que dans quelques villes d'asile. Malgré son industrie, il n'avait pas pu réunir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers; on évaluait ses rondeliers à plus de quarante mille. L'armée du Ras Ali, quoique plus nombreuse, comptait à peine quatre mille fusiliers; mais on estimait à trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers[15], et ses rondeliers à plus de quatre-vingt mille.
Note 15: [(retour)] Ces chiffres ne représentent que des appréciations; on sait déjà que les indigènes ne tiennent pas un compte exact du nombre de leurs troupes, lorsqu'elles dépassent certaines proportions. Je n'ai point vu ces deux armées réunies, mais j'ai parcouru les terrains occupés par leurs campements; j'ai pris les évaluations, admises par tous, du nombre de troupes que chacun des grands vassaux conduisait ordinairement au secours de son suzerain; enfin j'ai pris celles des chefs les plus à même de juger de la vérité, et je me suis arrêté à des chiffres bien inférieurs à tous ceux qui m'étaient ainsi fournis. J'ai tenu compte également de cette circonstance que tel grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre en ligne 14 ou 20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au secours de son suzerain qu'avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est impopulaire, si la campagne s'annonce comme devant être longue ou funeste, ou si le vassal lui-même est incertain dans son obéissance. Depuis que le D. Oubié avait dépossédé la famille Sabagadis et que toutes les provinces de Tegraïe lui étaient soumises, il était à peu près assuré de pouvoir réunir en douze ou quatorze jours une armée au moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribuée. Il n'en était pas de même du Ras Ali, que ses États moins compacts, et ses grands vassaux plus belliqueux et plus indépendants exposaient à des refus fréquents ou même à des actes de rébellion ouverte. De plus, le Gojam dont il réclamait la suzeraineté ne se trouve point compris dans l'évaluation de son armée, qui, d'après les renseignements toujours vagues, n'aurait guère dû être inférieure à 140,000 hommes, si ses vassaux et arrière-vassaux fussent accourus à son ban.
On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé le chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d'être un accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse, par suite de l'inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire manœuvrer des corps de troupes considérables. Aussi, avant d'en venir à une rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se sont-ils combattus indirectement par de savantes combinaisons politiques, qui amenèrent plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à se mesurer avec des forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du reste les armées nombreuses nuisent bien plus à l'Éthiopie par les dévastations qu'occasionnent leurs marches et par les déplacements d'autorité qu'entraîne la victoire, qu'elles ne se nuisent réciproquement par des faits de guerre proprement dits.
Dans un pays où l'on se sert principalement de l'arme blanche, et où les chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux d'infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l'homme qui combat à cheval représente le type de l'homme de guerre. Quoiqu'ils redoutent les fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité d'action aussi grande qu'aux cavaliers, dont les moindres faits militaires ont d'ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de noblesse qu'ils sont loin d'attribuer aux faits accomplis au moyen d'armes à feu. On peut s'expliquer ainsi pourquoi, malgré l'introduction de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs, très-appropriés à l'emploi des armes blanches, mais qui, au premier aspect, semblent ne donner lieu qu'à des simulacres de combats.
Comme on l'a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des Parthes et des Numides; il dresse son cheval, comme ceux d'Énée loués par Homère, à suivre et à éviter l'ennemi, et s'il doit être hardi à l'attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la fuite.
Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers s'élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent à les envelopper avant qu'ils soient secourus. Si le terrain s'y prête, il s'établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier l'assiette des forces de l'ennemi, ou simplement de l'impressionner, ou peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu de ces échanges d'attaques, de ruses, et de retours faits au grand galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables s'essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles, avant d'exécuter une charge en masse; puis elles recommenceront à s'attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après quelques heures, n'ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien moindre quelquefois, et le combat n'en a pas moins des résultats politiques importants; les chrétiens, cherchant davantage à s'aborder le sabre à la main, s'entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo passent pour les plus habiles à cette tactique; ils reprochent aux cavaliers chrétiens de s'entretuer, sans discernement ni science, de se colleter en rustres avec la cavalerie, de s'aheurter contre l'infanterie, de l'enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures, sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers; et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres sanglants qu'avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.