Je me gardai de protester contre cette appréciation qui n'était rien moins que flatteuse... J'aimais mieux passer pour un lourdaud du Pays de Galles, que de livrer mon secret.

Le soir, quand Edith me proposa de sortir pour respirer un peu, je prétextai une terrible migraine. Elle sortit seule, ce qui lui arrivait quelquefois, et je profitai de son absence pour me livrer à un petit travail qui n'était pas des plus faciles. Je pris une de mes bottines—la droite, je m'en souviens—et commençai à enlever, avec la grosse lame de mon couteau, les plaques de cuir superposées qui formaient le talon. Je creusai ensuite dans la partie demeurée intacte une sorte de petite niche rectangulaire dans laquelle je logeai mon diamant, puis je replaçai par-dessus les lamelles de cuir que j'avais détachées, l'instant d'avant, et les assujettis solidement, au moyen de vis de cuivre et de petits clous à tête plate.

Maintenant, le Régent ne me quitterait plus... et personne n'aurait l'idée de venir le chercher dans mon talon.

Je recouvrais donc un peu de tranquillité... c'était tout ce que je désirais pour l'instant.

Je me laissai donc vivre, pendant une huitaine, puis je songeai sérieusement à mon voyage en Hollande. J'avais d'abord eu l'intention d'emmener Edith avec moi, mais je jugeai que cela serait non seulement maladroit, mais encore très imprudent. Il valait mieux que je partisse seul, mais quel prétexte invoquer pour prendre congé de ma maîtresse, sans la froisser, et aussi sans rompre définitivement avec elle? Je tenais encore à Edith, malgré le petit tour qu'elle m'avait joué à Paris et qu'elle s'était d'ailleurs ingéniée à se faire pardonner... Certes, ce n'était plus de ma part un amour fou, mais enfin elle était bien la femme qu'il me fallait. J'avais déjà eu pas mal de maîtresses et, quand je comparais à Edith tous ces anciens «collages», je trouvais que, décidément, elle était bien supérieure, comme talents et comme esprit, à toutes les pécores qui avaient, pendant de longs jours et de plus longues nuits encore, empoisonné ma vie. Je tenais donc à conserver Edith... et j'étais prêt (ce qui est une preuve d'attachement) à lui passer bien des caprices et à excuser bien des fautes.

Je crois qu'elle m'aimait aussi, mais son amour était malheureusement subordonné à l'état de mes finances... Je ne me faisais aucune illusion sur ce chapitre et j'étais persuadé que, le jour où je ne pourrais plus l'entretenir convenablement, elle chercherait aussitôt un autre protecteur.

Les femmes ne sont des héroïnes que dans les romans, et il ne faut pas les soumettre à trop rude épreuve. L'amour dans un grenier, c'était bon en 1830. Aujourd'hui, la moindre maîtresse veut un petit salon, avec un piano et le rêve qu'elle poursuit, avec l'espoir de le réaliser un jour, c'est de trouver un bon gros capitaliste qui la couvre de bijoux et lui paye une auto. En général (et il y a heureusement des exceptions) la fidélité des femmes est en raison directe du bien-être qu'on leur procure et ceux qui s'imaginent être aimés pour eux-mêmes sont souvent des niais ou des outrecuidants.

L'homme qui n'apporte que sa personne dans une association amoureuse risque fort de se voir adjoindre à bref délai des collaborateurs plus «sérieux».

Or, comme je ne puis souffrir la collaboration en amour, je m'efforçais de trouver une raison pour conserver Edith à moi seul et la persuader que, bientôt, j'allais rouler sur l'or. Je lui confiai notamment que j'avais, à Amsterdam, un vieil oncle, riche à millions, qui m'aimait comme si j'eusse été son fils et qui me laisserait en mourant son énorme fortune.

Ces discours avaient le don d'intéresser prodigieusement Edith et je suis convaincu qu'elle souhaitait in petto la mort rapide de l'oncle de Hollande. Je m'aperçus aussi que je grandissais dans son estime et qu'elle paraissait, chaque jour, m'aimer davantage.