Rien n'était plus comique que cet apitoiement qui n'était pas plus sincère de la part d'Edith que de la mienne, au sujet d'un bonhomme qui n'existait pas.

J'avais une envie folle de rire, mais comme ma maîtresse m'observait toujours, je fis le geste d'écraser une larme au coin de ma paupière.

Il fut convenu que je m'embarquerais le lendemain soir dans le train qui part de Charing-Cross pour Douvres, à 9 h. 55. De Douvres, je gagnerais Ostende, et de là Amsterdam.

Edith semblait navrée à l'idée de ce départ précipité, mais, pour la consoler, je lui promis que si la maladie de mon oncle se prolongeait, je la ferais venir en Hollande et la perspective de ce voyage lui rendit toute sa gaieté.

XVII

UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE

Ce soir-là, nous fîmes ce que les Français appellent la «bombe», mot qui vient de bombance, très probablement. J'emmenai Edith dîner à l'«Alexandra», Saint-George's Place, et là, je lui payai un souper qu'un lord ne lui eût certainement pas offert: oysters, anchory, salmon, trout, filled steak, minced lamb, vegetables marrow, water cress, apple turnover, vanilla ice, le tout arrosé de Champagne, de claret et de porto... La note se montait à cinq livres six pence exactement. Edith et moi nous étions très gais et nous décidâmes d'aller finir notre soirée à l'Olympia.

Je sifflai un taxi qui vint immédiatement se ranger le long du trottoir. Un mendiant dont la figure était aussi noire que celle d'un nègre se précipita pour ouvrir la portière. J'aidai galamment Edith à monter dans le cab et j'allais prendre place à côté d'elle, quand soudain, mes yeux rencontrèrent ceux du mendiant qui se tenait toujours là, semblant attendre un pourboire...

Le drôle me regardait avec un mauvais sourire.