J'étais, je l'avoue, quelque peu refroidi, et moi qui avais quitté Reading avec de bonnes pensées plein la tête, je commençais à sentir la haine s'amasser dans mon cœur.

En passant devant la glace d'une devanture, je me regardai à la dérobée et j'eus peine à me reconnaître.

Comment! c'était moi, cet individu grotesque et repoussant... C'était moi cet affreux chemineau, à la peau couleur safran, aux yeux caves et farouches, à l'allure minable et inquiétante... Ah! je comprenais maintenant pourquoi tout le monde me regardait... Je mettais une tache sombre sur la gaieté de la ville... Pour ces gens paisibles, j'étais le vagabond dont il faut se méfier, le spectre du Mal, l'homme prêt à tout, le fauve redoutable sorti de la Ménagerie de Reading!...

A la gare, dès que j'eus pris mon billet, un employé m'invita poliment à ne pas stationner dans la salle d'attente, et comme je m'étais réfugié sur le trottoir, un policeman m'ordonna de descendre sur la chaussée.

Un autre détenu qui avait été libéré en même temps que moi arpentait librement, la pipe à la bouche, la cour de la gare, et personne ne faisait attention à lui. Cela m'étonna tout d'abord, mais je finis par comprendre...

Cet homme portait un costume d'ouvrier, et il y en avait vingt comme lui qui attendaient le train... Rien ne le différenciait de ceux qui l'entouraient et il avait l'air d'être de leur compagnie, tandis que moi, avec ma pelisse sous le bras, ma jaquette chiffonnée, mon chapeau déformé, ma chemise fripée qui, faute de doubles boutons, bâillait sur la poitrine, j'attirais immédiatement l'attention des passants.

Des centaines d'yeux étaient braqués sur moi et je sentais le rouge de la honte me monter à la face.

Si jamais j'ai désiré voir la nuit arriver, ce fut bien ce jour-là!...

Ce jour-là aussi je pus mesurer la profondeur de la muflerie humaine!...

VII