UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS
Il était urgent que je me livrasse à une petite enquête sur ce Bénoni qui me paraissait «bon à faire», comme nous disons en argot de métier.
Je me rendis donc boulevard de Courcelles, interrogeai habilement la concierge, et ne tardai pas à acquérir la conviction que mes prévisions étaient à peu près exactes. Le père Bénoni était un antiquaire. On le disait fort riche, mais un peu «piqué» et ses distractions étaient légendaires. C'est ainsi qu'il lui arrivait souvent de sortir sans chapeau, d'oublier son pardessus, ou de laisser un chauffeur de taxi se morfondre des heures devant une porte. Un homme aussi étourdi était certainement peu ordonné; chez lui, tout devait être en vrac, comme chez les brocanteurs. Le père Bénoni vivait seul avec un vieux domestique, un ivrogne fieffé qui faisait, durant l'absence de son maître, de fréquentes visites à un marchand de vins établi au coin du boulevard et de la rue Desrenaudes.
Je ne tardai pas à lier connaissance avec ce domestique, qui se nommait Alcide, et, au bout de vingt-quatre heures, nous étions les meilleurs amis du monde. J'offris force tournées, il bavarda et je fus bientôt aussi renseigné que lui sur les habitudes et les manies du père Bénoni.
—Le vieux, me dit Alcide, est la crème des patrons... jamais un reproche... et le ménage n'est pas dur à faire... un coup de balai de temps en temps, quelques coups de plumeau par-ci par-là et c'est tout... Avec ça de la liberté, autant qu'on en veut, car Monsieur sort souvent... surtout le soir... Figurez-vous que, malgré ses soixante-sept ans, il court encore le guilledou... Si c'est pas honteux... un homme de son âge!... Mais je ne m'en plains pas, car j'en profite pour aller au cinéma... J'adore ça le cinéma, et vous?
Alcide venait, sans qu'il s'en doutât, de me livrer l'appartement de son patron. C'était d'ailleurs une bonne bête que cet Alcide, et pour peu qu'on le flattât et surtout qu'on lui «rafraîchît la dalle»—suivant sa propre expression—on en tirait tout ce qu'on voulait. Je lui donnai rendez-vous pour le soir même au cinéma des Ternes où il arriva, légèrement éméché.
En attendant que le spectacle commençât, nous causâmes, et mon nouvel ami me documenta non seulement sur son patron, mais encore sur le local où je m'apprêtais à pénétrer. La disposition des lieux m'était maintenant familière, et j'étais sûr de ne pas faire un pas de clerc. Tout en conversant avec le brave Alcide, j'explorais doucement ses poches, car une idée m'était venue. J'espérais qu'il avait sur lui les clefs de l'appartement, mais j'eus beau le fouiller avec ma dextérité habituelle, je ne trouvai rien qu'une pipe, une blague à tabac et un briquet.
Tout à coup, j'eus une inspiration... Je me tâtai, me tournai et me retournai sur mon fauteuil, puis dis à mon compagnon d'un air contrit:
—Ah!... il m'en arrive une bonne... Figurez-vous que j'ai perdu mes clefs...
—Alors, vous ne pourrez pas rentrer chez vous?