—Oh! pitié!... monsieur... pitié!... Si vous nous arrêtez... c'est la mort pour mon mari et pour moi...
Stone, ahuri, ne disait rien. Son regard était celui d'un fou.
—Pitié! continuait la femme en m'embrassant les genoux... Nous sommes des misérables... et je me repens de ce que nous avons fait... Vous êtes, je le sais, obligé d'accomplir votre devoir, car vous êtes un honnête homme, vous, mais je vous en supplie... laissez-vous attendrir... Vous avez du cœur, n'est-ce pas?... Vous ne voudriez pas envoyer à la mort deux pauvres êtres qui ont cédé à un moment de folie... Nous étions si malheureux, mon mari et moi!... Il se tuait à travailler pour arriver à peine à gagner de quoi nous faire vivre... J'avais beau faire mon ménage moi-même, dépenser le moins possible, il nous était impossible de joindre les deux bouts... On est si peu payé à la Banque d'Angleterre... Si les grands chefs s'allouent des traitements scandaleux, les pauvres petits employés comme mon mari ont des appointements dérisoires... Tenez, monsieur, vous ne le croiriez pas. Il y a quelques mois, j'ai été malade, eh bien! nous n'avons pas pu acheter des médicaments... c'est la vérité, je vous le jure... Richard souffrait, car c'est un brave homme que Richard... Un jour, il a perdu la tête... Alors... alors! Oh! c'est affreux!... Je vous en supplie, monsieur Dickson, au nom de l'amitié que nous avions pour vous quand nous vous considérions comme un simple matelot... épargnez-nous. Prenez-le, ce maudit argent... rendez-le à la Banque d'Angleterre, mais ne nous arrêtez pas... J'en mourrais... et Richard aussi...
J'étais ému... je sentais mes yeux se mouiller... Quel homme ne se fût pas apitoyé devant une telle détresse?... J'avais honte de ma conduite à l'égard de ces malheureux que j'avais indignement trompés... C'était lâche ce que j'avais fait... c'était ignoble... Pour un peu, j'eusse tout avoué à ces pauvres gens, mais le sens pratique qui ne m'abandonne jamais, même dans les circonstances les plus graves, refréna le mouvement de générosité auquel j'étais près d'obéir... Moi aussi j'avais souffert... et j'allais souffrir encore si je ne profitais pas de l'occasion qui m'était offerte de m'enrichir enfin...
Je relevai la femme, toujours prostrée à mes pieds, la regardai longuement, et laissai tomber ces mots:
—Croyez, madame, que je souffre autant que vous... Jamais, depuis que j'exerce le métier de détective, je n'ai été si troublé que je le suis en ce moment... Moi aussi, je m'étais attaché à vous, et j'ai hésité longtemps avant de me décider à accomplir ce que je considère comme mon devoir... Je vous plains, oui, je vous plains de tout mon cœur... et, tenez, dussé-je un jour payer cher ce geste d'humanité, je consens...
Richard Stone s'était approché. Sa femme m'embrassait les mains en bégayant:
—Oh! je savais bien que vous étiez bon... je savais bien que vous aviez du cœur... monsieur Dickson...
—Je consens, repris-je, presque à voix basse, en courbant la tête comme un homme écrasé par l'aveu qu'il va faire... je consens à vous sauver...
—Oh! merci!... merci!... s'écria Stone. Je vous dois plus que la vie... et tenez... cet argent... eh bien! je vous en donne la moitié... oui, la moitié... ce n'est pas trop, pour récompenser un tel service.