Les déposer dans une banque espagnole, il n'y fallait pas songer. D'autre part, les emporter dans ma valise, c'était bien compromettant. Il est vrai que j'étais maintenant sujet américain, et que les Américains passent à tort ou à raison pour des originaux, mais vraiment, c'était pousser l'originalité un peu loin que de voyager avec cent cinquante mille livres dans une valise!
A Hendaye, on visite les bagages, et les douaniers qui ouvriraient ma valise ne manqueraient pas de prévenir le commissaire spécial de service à la gare. Ces douaniers ont beau voir beaucoup de choses, dont ils ne s'étonnent pas, ils éprouveraient certainement quelque surprise en découvrant mon trésor... Un homme qui voyage sans le sou est toujours suspect, mais celui qui a trop d'argent sur lui ne l'est pas moins.
Je pris le parti de bourrer mes poches de bank-notes et d'en loger la plus grande partie dans la doublure de mon pardessus. J'allai donc chercher mes serviettes à la Banco de España, et de retour à l'hôtel, après avoir eu soin de boucher avec une cigarette le trou de la serrure, je procédai à mon «matelassage». Ce travail accompli, je me regardai dans l'armoire à glace, en tenant mon pardessus sous le bras, et certain que je pouvais circuler dans les rues sans me faire remarquer, je réglai ma note d'hôtel, hélai un cocher, et me fis conduire à la gare... Ce jour-là, c'était course de taureaux à Saint-Sébastien, et ma voiture se fraya difficilement un chemin à travers la foule qui se dirigeait vers la plazza. Enfin, j'arrivai à la station de chemin de fer... Un quart d'heure après, j'étais confortablement installé dans un wagon de première, et bientôt, je filais vers la France.
Il y avait dans mon compartiment deux messieurs qui m'avaient l'air d'affreux rastas et une dame très maquillée. Me rappelant la petite aventure qui m'était arrivée avec Manzana dans le train du Havre, je me gardai bien d'engager la conversation avec ces voyageurs. Dès que nous eûmes dépassé la frontière, les deux messieurs s'endormirent, et la dame se mit à lire un roman français... A Bayonne, ils descendirent, et je demeurai seul jusqu'à Bordeaux. Là montèrent trois gentlemen, qui, durant tout le trajet, ne parlèrent que des Balkans et de la question d'Orient. L'un d'eux, ainsi que je l'appris en écoutant leur conversation, était un ministre français, un petit barbu à binocle, dont j'ai oublié le nom. Les deux autres devaient être des députés. Avec de tels compagnons, je me sentais en sûreté. Je ne dormis point cependant, et quand on annonça le premier service du restaurant, je demeurai dans mon wagon.
Dieu! que le voyage me parut long. Il me semblait que jamais je n'atteindrais Paris... Enfin, le train s'arrêta. Nous étions à la gare d'Orsay.
J'arrêtai une chambre au Terminus et me fis servir à dîner, après avoir remis dans mes deux serviettes de maroquin mes précieuses bank-notes.
Paris comptait un millionnaire de plus!
Le lendemain, je pris un taxi, me fis conduire dans quatre banques, où j'effectuai le dépôt de ma fortune, et à midi j'étais enfin tranquille. J'avais gardé sur moi une centaine de livres.
Pour la première fois, depuis longtemps, je commençai à respirer. Je fis une promenade à pied, aux Champs-Elysées, déjeunai dans un grand restaurant, et me dirigeai ensuite vers Montmartre.