Le député Vaillant se montra beaucoup moins enthousiaste que son fils pour la carrière de journaliste. Il conseilla même à Paul Mirot de choisir de préférence le droit ou la médecine, à défaut du génie civil pour lequel le jeune homme déclara n'avoir aucune aptitude. "Les ingénieurs sont de plus en plus demandés, il y a de la place et de l'avenir dans cette profession", affirma le député de Bellemarie. Toutefois, si Paul Mirot persistait dans sa résolution de se faire journaliste, il serait trop heureux de l'aider, son fils lui ayant souvent parlé de lui dans les termes les plus élogieux, et il avait, en outre, une dette de reconnaissance à acquitter envers son vieil ami, son fidèle partisan, le père Batèche. Ce dernier, qui assistait d'une oreille à l'entretien, tout en tisonnant son feu, se rengorgea en entendant un membre de la Chambre l'appeler son ami.

Quant à Marcel Lebon, il promit de faire ce qu'il pourrait, on verrait cela dans le temps. Dans un mois, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, on devait augmenter le personnel de la rédaction du Populiste.

Le financier Boissec félicita Paul Mirot de sa bonne résolution et, rempli d'un bel enthousiasme, du reste sans danger, il prit le ciel à témoin qu'il donnerait toute sa fortune pour avoir vingt ans et manger de la misère en se faisant journaliste. Il se sentait de taille à bouleverser le monde par l'éclat de son génie. Mais, voilà, il était trop tard, il ne fallait pas y songer.

En l'écoutant, Marcel Lebon souriait dédaigneusement, et quant il eut fini sa tirade, le directeur du Populiste se contenta de murmurer entre ses dents:

--Farceur, va!

Le soir arriva et le père Gustin, avec sa jument grise, vint chercher les voyageurs qui devaient retourner à Montréal par le train de sept heures. Selon l'expression de Jacques Vaillant, "l'affaire était bâclée", et ce dernier, en prenant congé de Paul Mirot, ne lui dit pas au revoir, mais à bientôt.

L'oncle Batèche était content de sa journée, la tante Zoé, ravie; cette dernière parce que ces beaux messieurs l'avaient comblée de politesse, comme si elle eut été la femme du bailli de la paroisse, qu'elle jalousait quand elle la voyait se prélasser dans le plus beau banc, à l'église; et son digne époux, parce que le financier Boissec lui avait glissé dans la main en partant, un billet de dix dollars, sans compter l'honneur d'avoir reçu son député, en ami.

Mais le plus heureux des trois était assurément Paul Mirot, qui avait enfin trouvé sa voie et se demandait, avec étonnement, comment il se faisait qu'il n'y avait pas songé plus tôt. Quand on a la passion de lire comme il l'avait, comment ne pas avoir en même temps la passion d'écrire? Et cette passion ne se satisfait pas secrètement, comme une passion honteuse, inavouable. Non, il faut qu'elle se développe en plein jour, qu'on en fasse part à des milliers d'individus, et par le journal et par le livre.

Il assista, indifférent, aux propos échangés par l'oncle Batèche et la tante, sur leurs visiteurs; son esprit était déjà loin. Comme un jeune marié impatient d'emporter dans ses bras la rougissante vierge vers la couche nuptiale, pour goûter l'enchantement des troublantes découvertes, il aurait pu s'écrier, dans la satisfaction d'un désir longtemps contenu, en pénétrant dans sa chambre, sous le toit: "Enfin seuls!" Seuls, lui et sa pensée qui se livrait complaisante, dans sa nudité radieuse et juvénile, à toutes les entreprises hardies que son imagination enflammée lui suggérait.

Cette nuit-là, le sommeil fut long à venir.