Ainsi que l'avait prévu Jacques Vaillant, à cause des coupures faites, on eût dit à coup de hache, personne ne comprit au juste le dénouement de Suffragette.
Les deux amis accompagnèrent madame Laperle jusqu'à son logement de la rue Saint-Hubert, puis revinrent à pied, tout en fumant une cigarette, vers la rue Saint-Laurent. En arrivant près de cette rue, ils virent le gros Poirier, peu solide sur ses jambes, s'élancer à la rencontre d'une petite fille en robe courte, aux mollets énormes qui tout en continuant sa mimique canaille, s'arrêta pour l'attendre.
Jacques Vaillant poussa son ami du coude:
--Regarde ce vertueux représentant du peuple, qui va matcher une piano-legs.
IV
L'AMOUR QUI FAIT HOMME
Elle s'était assise au piano, et, lui, assis sur un divan, dans un coin du salon, regardait ses blanches mains, petites et potelées, parcourir le clavier d'ivoire. Elle jouait la valse qu'il aimait. C'était l'hiver, il neigeait dans la rue, le soir tombait. Depuis des mois, Paul Mirot avait vécu ainsi de ces heures exquises dont on garde un impérissable souvenir qui, plus tard, après le grand naufrage des illusions, quand les années ont flétri le corps et endeuillé l'âme, est l'unique bien qui reste pour combler le vide d'une existence à son déclin.
Madame Laperle, Simone, comme elle l'avait depuis quelques jours autorisé à la nommer, était une excellente musicienne: elle savait mettre du sentiment, beaucoup de son charme personnel, dans l'interprétation d'une oeuvre musicale. D'ailleurs, tout était harmonie, tout était musique en elle depuis l'éclosion tardive de l'amour en son coeur. Au couvent, on avait voulu détourner le penchant de sa nature exubérante pour les joies terrestres, en lui imposant des règles sévères et la pratique d'une dévotion outrée. Puis, sans doute afin de la récompenser de ses années de prières et de mortifications, on la maria à dix-huit ans, à un homme d'âge mûr, qu'elle n'aimait pas, qu'elle connaissait à peine, et ce fut encore pis que le couvent. L'homme à qui on la livra, comme une vierge tremblante achetée sur un marché d'esclaves, avait fait toute sa fortune dans les mines du la Colombie Anglaise, et rapporté de cette région minière à demi sauvage, des moeurs grossières, un mépris jaloux de la femme, puisé dans les lupanars de Rossland. Huit années durant, elle dût subir ses brutalités, se résigner à une surveillance blessante de la part de cet époux soupçonneux et morose. Il n'y avait que lorsqu'il faisait la fête avec quelques mineurs revenus de là-bas, rentrant toutes les nuits ivre-mort, pendant huit ou quinze jours, qu'elle jouissait d'un peu de liberté. Frappé d'un coup de sang, à la suite de l'une de ces orgies d'alcool, il mourut subitement et ce fut la délivrance. Il y avait près de quatre ans de cela, et résolue de conserver une liberté si chèrement acquise, elle s'était toujours gardée de tous ceux qui lui avaient fait la cour, pour le bon ou le mauvais motif. C'est que, jusqu'à l'époque où elle rencontra Paul Mirot, elle ignorait l'ivresse, à la fois douce et poignante, qui s'empare de l'être sincèrement épris.
Et, maintenant, elle l'adorait ce jeune homme à moustache blonde, dont la cervelle était remplie de rêves tendres. Ce grand enfant, aux prises avec la vie, lui avait tout de suite inspiré de l'intérêt. Il était venu la voir en ami, comme elle l'y avait engagé à leur première rencontre. Elle se fit d'abord maternelle, lui donna des conseils, puis, un jour, sans savoir pourquoi ni comment, comme dans la chanson, elle changea de rôle. Ce fut elle qui, un soir, provoqua les premiers aveux du journaliste, en lui laissant pressentir son émotion alors que silencieusement, respectueusement, il appuyait ses lèvres sur la main qu'elle lui avait abandonnée.
Dans la demi obscurité couvrant d'ombre les meubles et les bibelots du petit salon, c'est à ce soir-là qu'il pensait, en contemplant la taille élégante de Simone qu'une dernière lueur de jour, en se jouant dans la dentelle des rideaux, éclairait par derrière. Ils étaient assis tous deux sur ce divan. Il y avait dans son maintien plus d'abandon que de coutume et il s'était hasardé à lui prendre la main pour y mettre un baiser. Sous la caresse de sa moustache, il sentit cette main frémir, en même temps qu'une voix attendrie essayait, mais en vain, de parler d'autre chose. Alors, sans abandonner cette main qu'il avait conquise il se rapprocha davantage et, ingénument, lui avoua son grand amour.