--Je savais qu'elle devait y aller.

--Je n'en doute pas. Mais, ce que tu ignores, c'est qu'elle a eu un immense succès auprès des jolis spécimens high tone qui font l'ornement de nos cercles mondains.

--Oh! des faiseurs de coq-à-l'âne.

--Oui, mais qui sont aussi des coqs à poules.

--Cela m'est bien indifférent.

--Puisqu'il en est ainsi, je n'hésite plus à t'apprendre qu'elle fut surtout l'objet d'attentions particulières de la part du fameux Troussebelle qui, depuis qu'il s'est fort compromis avec une petite actrice de l'Extravaganza--tu te rappelles celle en bébé, qui était si gentille?--donne maintenant la chasse au gros gibier. On prétend qu'il emploie des moyens infaillibles pour séduire les femmes.

Paul Mirot avait pâli, son camarade se hâta de le rassurer:

--Ce que je te dis là, ce n'est pas sérieux. Je voulais savoir si tu l'aimais au point d'en souffrir à l'idée qu'on pourrait te l'enlever.

Il espérait une confidence, son ami ne dit mot. Après une pause, il changea de sujet:

--Maintenant, parlons de choses sérieuses. Examinons un peu ce qui s'est passé au Populiste depuis quelque temps. Ça va mal pour nous deux, il n'y a pas à se le dissimuler. Toi, d'abord, tu n'as pas eu de chance. Voilà qu'on te met au reportage, sous la direction imbécile de Jean-Baptiste Latrimouille, tu rates quelques primeurs, ce qui te vaut toutes sortes de désagrément. Puis, on t'envoie faire un cas de misère lamentable, dans un taudis habité par je ne sais combien de familles italiennes, où hommes, femmes et enfants vivent dans la plus repoussante promiscuité, et tu trouves le moyen de décrire d'une façon par trop réaliste, le sans-gêne avec lequel te reçurent ces dames. Faute de temps, pour réviser ta copie, ces horreurs ont paru dans le journal. Sans l'intervention de Marcel Lebon, qui trouve que tu as réellement du talent, ça y était, on te flanquait à la porte. Quant à moi, c'est autre chose. Il faut bien qu'on me tolère, surtout maintenant, parce que je suis le fils d'un ministre, ayant des faveurs à distribuer; mais on ne me donne pas le plus petit avancement, on me paie toujours le même salaire, et l'onctueux Pierre Ledoux organise contre moi une campagne honteuse. Il insinue, à droite et à gauche, que je suis le pire des mauvais sujets: un jeune homme sans principes ni moeurs. En voilà un que je traiterais avec plaisir à coups de pieds dans le derrière, et tout le monde au journal serait content, y compris Marcel Lebon; mais on ne peut l'atteindre, sa personne est sacrée, les administrateurs du Populiste ont été forcés de l'accepter, en le payant grassement, pour se faire espionner.