Au moment où les deux amis allaient prendre congé du ministre des Terres, après l'avoir remercié de l'intérêt qu'il avait bien voulu leur témoigner, l'honorable Vaillant les retint encore un instant et leur dit:
--Mes jeunes amis, si j'étais à votre place, je me lancerais dans la politique. Vous avez de l'énergie, de l'enthousiasme, la plume et la parole faciles, en un mot tout ce qu'il faut pour vous élever au-dessus des médiocrités rampantes qui répètent partout et toujours la louange banale du parti au pouvoir ou colportent le dernier scandale découvert par ces messieurs de l'opposition. La politique a ses beautés, de même que ses laideurs, et vous y trouverez des moyens d'action que vous chercheriez en vain dans la littérature, par exemple. Car, il faut bien se rendre à l'évidence des faits démontrant que nous sommes encore à l'enfance de l'art en ce pays, que les soucis matériels d'une part, l'ignorance et les préjugés des esprits étroits--et ils sont légion--d'autre part, entravent le développement artistique et l'effort intellectuel au point de condamner à la misère, souvent au mépris public, des écrivains, des artistes d'un talent incontestable qui, dans des milieux plus éclairé, auraient créé des oeuvres magnifiques, tout en conquérant à la fois la gloire et la fortune... Je vous vois sourire, je sais que vous pensez à me répondre que ça marche, que vous allez opérer une révolution dans les esprits, si on vous laisse la liberté d'écrire ce qu'il vous plaira dans le Populiste. En effet, ça marche, mais si lentement que les années vont beaucoup plus vite et qu'elles emporteront votre jeunesse, détruiront vos illusions bien avant que nous ayons une véritable littérature canadienne, qu'on ait osé écrire la véridique histoire du Canada français, que nous puissions admirer des tableaux et des statues ayant rapporté au peintre et au sculpteur canadien de quoi s'assurer une existence convenable, sinon luxueuse. Moi qui vous parle, j'ai fait de jolis vers autrefois, j'ai même écrit un roman pour mon plaisir, pour moi tout seul, que je léguerai vierge à la postérité, après ma mort. J'ai fait, dans les journaux, quelques essais littéraires que personne n'a compris et qui me valent encore les sarcasmes de mes adversaires durant les luttes électorales et même sur le parquet de la Chambre. Pour me consoler d'avoir renoncé forcément à la carrière des lettres, me conduisant tout droit à la famine, je me suis appliqué à devenir un tribun populaire et j'y ai trouvé de réelles compensations. Ce qu'on ne lirait pas, si je l'écrivais dans un journal, je le fais pénétrer dans les esprits par le geste, qui dompte les masses, la parole, qui s'empare de l'attention de la foule, la captive peu à peu, lui communique son enthousiasme, pour la convaincre ensuite. Un beau succès oratoire, c'est quelque chose. L'éloquence est une force susceptible de lancer dans la voie du progrès et des réformes nécessaires ceux qui, par manque d'instruction et de logique, ne sont que des êtres impulsifs.
Le ministre prit sur son secrétaire une petite feuille que lui avait apporté le dernier courrier de Québec, contenant, en première page, un article marqué au crayon rouge, et leur expliqua qu'il s'agissait d'une attaque très violente contre le gouvernement, à cause de son entrée dans le ministère. C'était L'intégral, qui prétendait que l'honorable Vaillant faisait partie du groupe avancé, rêvant de démolir nos saintes maisons d'éducation où régnait le Christ, nos collèges donnant une instruction supérieure à celle donnée dans les pays les plus éclairés d'Europe, pour les remplacer par des écoles laïques. L'auteur de cet article citait en même temps un passage de l'un des plus beaux discours du député de Bellemarie, dans lequel il réclamait pour le peuple plus d'instruction, plus de justice et plus de liberté. Un homme qui avait eu l'audace d'employer son talent, incontestable, à répandre de pareilles erreurs, méritait la réprobation publique, au lieu d'être élevé au poste d'aviseur de Sa Majesté. En de telles mains les intérêts de l'Église se trouvaient menacés en même temps que l'autorité civile, soutenue par la puissance d'une aristocratie bourgeoise monopolisant la science à son profit et exploitant toutes les forces vives de la nation. Et l'article concluait en démontrant, contre toute évidence, que l'injustice était la justice, quand il s'agissait de maintenir les saines traditions du passé, basées sur le système monarchique et l'autorité religieuse:
--Vous voyez, mes jeunes amis, que c'est une véritable déclaration de guerre. Il va falloir engager la lutte sans retard, et si le coeur vous en dit, c'est le moment favorable pour vous jeter dans la bataille. Si nous sommes vaincus, il faudra bien en accepter les conséquences; mais, je compte sur le gros bon sens du peuple, pour lequel je me suis toujours dévoué, ce gros bon sens qui lui fera reconnaître ses véritables amis, malgré la campagne de mensonges et de fanatisme qu'on entreprend contre le gouvernement. Peut-être qu'avant longtemps, j'aurai besoin de vous. En attendant, faites-vous admettre dans un club politique, le Club National, par exemple, renseignez-vous, habituez-vous à parler en public.
Après leur avoir donné ce dernier conseil, l'honorable Vaillant les congédia.
Il faisait nuit quand les deux reporters sortirent des bureaux du gouvernement. Jacques Vaillant dit à son compagnon:
--Je crois que mon père a raison. Nous devons suivre son avis et nous attacher à sa fortune. Qu'en penses-tu?
--Je pense comme toi.
--Alors, c'est entendu, nous ferons le plus tôt possible notre entrée au Club National... Maintenant, va où ton coeur t'appelle. Moi, je vais regarder la lune, qui se lève derrière la montagne.
Il était plus de six heures. Paul Mirot ne se le fit pas répéter deux fois. Il sauta dans le premier tramway qui passa et, vingt minutes plus tard, il arrivait chez madame Laperle.