Elle l'interrompit:

--J'ai été méchante, pardonne-moi? Je me suis imaginé, dans l'anxiété de l'attente, des choses que j'ai honte de te dire maintenant... Voilà, j'ai cru que tu t'étais laissé entraîner dans quelque mauvais lieu par des camarades, malgré ta promesse. Car, tu t'en souviens, tu m'as promis de ne jamais souiller ce front intelligent, cette bouche que j'ai si souvent baisée. Je ne veux pas que ses lèvres indignes s'en approchent.

--Tu n'as donc plus confiance en moi?

--Je ne sais plus; j'étais folle! Mais, aussi, pourquoi m'avoir caché tout cela! Je me doutais bien un peu que tu devais avoir des ennuis à ton journal, tous les hommes de talent qui y ont passé en ont eu. Hier soir, à la réception du ministre, j'ai bien songé à intriguer en ta faveur; mais la peur de me trahir m'a retenue. L'occasion était des plus favorables, cependant, le vieux Troussebelle paraissait en humeur de ne rien pouvoir me refuser. Je crois qu'il m'a fait un peu la cour... Tu n'es pas jaloux?

--Affreusement jaloux! J'en deviens cannibale.

Et il l'embrassa à pleines lèvres, goulûment.

Elle se laissa dévorer ainsi pendant quelques instants, puis, redevint sérieuse.

--Maintenant, parlons de ton avenir. Que comptes-tu faire?

Il répondit:

--J'avais rêvé d'écrire de beaux livres, de faire au moins une oeuvre dans laquelle je mettrais, à la fois, tous les enthousiasmes et toutes les désillusions qui font déborder ou languir mon âme, toutes les souffrances et toutes les joies qui ont fait battre mon coeur, depuis que je le sens s'émouvoir dans ma poitrine. La nature m'a fait vibrant comme l'airain d'une cloche: longtemps et profondément en moi résonne le coup qui me frappe, pour l'allégresse ou pour la douleur. A l'école, j'ai connu les brutalités de mes compagnons de jeu; au collège, j'ai vu l'injustice s'afficher sous des dehors respectables, l'hypocrisie cultivée avec un art consommé par les petits hommes qui se préparaient à devenir la classe dirigeante. Tout cela m'a fait mal. Le goût du travail, la volonté de m'instruire, afin d'être bien armé pour les luttes de la vie, que, d'instinct, je sentais traîtresses et dures, m'ont fait accepter bien des choses. Je voulais être utile à mes compatriotes, je croyais que le journalisme m'en fournirait les moyens. Dans les journaux, hélas! c'est encore pis qu'au collège. Je croyais naïvement, que le journal était fait pour répandre la vérité, pour éclairer le lecteur; je m'aperçois qu'on y exploite la sottise, qu'on y flatte les préjugés, bref, qu'on s'ingénue à faire en sorte de maintenir le peuple dans l'ignorance et la sottise. Je vois que pour réussir, il me faudra faire comme les autres, dissimuler ma pensée, emprisonner ma franchise, faire ma cour aux nullités et aux petits potentats, en un mot, ménager la chèvre et le chou, jusqu'au jour--et ce jour viendra-t-il jamais?--où je me serai créé une situation indépendante, qui me permettra de me livrer à quelque travail utile. En attendant, on me conseille la politique, comme moyen d'action; je crois que c'est ce que j'ai de mieux à faire, pour le moment.