A sept heures du soir, la foule se pressait devant le bureau de télégraphie de la petite gare du village de Saint-Innocent, et devant le bureau de téléphone situé à quelques pas de la gare, pour apprendre le résultat des élections. Les messages télégraphiques et téléphoniques étaient apportés au comité de l'honorable Vaillant aussitôt qu'ils arrivaient. C'était Paul Mirot que recevait ces messages et les communiquait ensuite aux amis, de moins en moins nombreux dans la salle, après chaque mauvaise nouvelle reçue. A sept heures et demie, lorsqu'on eut le résultat du vote dans toutes les paroisses du comté, Vaillant et Mirot restèrent seuls avec un jeune homme du village qui agissait, depuis le commencement de la lutte, comme secrétaire du comité de Saint-Innocent. Ce résultat était accablant. Boniface Sarrasin, commerçant de volailles, complètement détraqué depuis la retraite prêchée par les Pères du Rédempteur dans sa paroisse, battait son adversaire, ancien ministre, par une majorité de plus de cinq cents voix. L'honorable Vaillant avait prévu la défaite, mais il ne s'attendait pas à un écrasement. Aussi, eut-il une seconde de défaillance morale. Une larme brilla dans son regard clair, et tendant la main à son lieutenant fidèle, il lui dit:
--Mon jeune ami, je suis bien malheureux!
Il resta à son poste, cependant, pour attendre les dépêches donnant le résultat des élections dans toute la province. Ce furent les nouvelles de Montréal que le télégraphe apporta les premières. Dans la division Saint-Jean-Baptiste, le notaire Pardevant triomphait avec une majorité de plus de mille voix. La défaite de Marcel Lebon était encore moins humiliante que celle de Prudent Poirier, défait par le mutualiste Charbonneau, de la division Sainte-Cunégonde, qui avait donné une majorité de deux mille huit cent voix au candidat ouvrier. Cette nouvelle fut une consolation pour le vaincu de Bellemarie. Au moins, un sur trois triomphait. A onze heures, le résultat final était connu. La prédiction de l'ancien ministre des terres de la couronne s'était réalisée aux trois quarts. Le gouvernement se maintenait au pouvoir, mais seulement avec une majorité de quelques sièges. Le recomptage des bulletins, les demandes en invalidation à prévoir, la défection de quelques députés passant à l'ennemi pouvait déterminer, d'un moment à l'autre la chute du ministère.
Lorsque le candidat défait, accompagné de Mirot et du secrétaire du comité vaillant, sortit de la salle pour se rendre à son hôtel, la foule entourait la demeure de Boniface Sarrasin, décorée de lanternes en papier rose, et acclamait encore le vainqueur de la journée. Les amis mêmes de Vaillant, ceux qui l'avaient suivi jusqu'à la fin, n'étaient pas les moins ardents à manifester leur joie au nouveau député. La lutte terminée, tout le monde prétendait avoir voté pour le candidat victorieux dont le front imbécile s'auréolait de gloire.
Devant ce spectacle, l'ancien ministre retrouva son énergie. Saisissant le bras du journaliste, d'une voix presque calme, il lui expliqua:
--Je ne pouvais vaincre Troussebelle et ses acolytes, car j'avais contre moi l'Ignorance, la Sottise et la Lâcheté, les trois plus redoutables ennemis du genre humain. Il y a près de deux mille ans le Christ, le premier de philosophes humanitaires, fut trahi et vendu par ses apôtres, abandonné de ses disciples et crucifié par son peuple qu'il voulait éclairer. Depuis ces temps anciens, le monde a subi l'influence néfaste des Pharisienset des Judas. Espérons qu'un jour leur règne prendra fin. Car il ne faut pas se décourager, et surtout ne jamais abandonner la lutte. Les semeurs d'idées préparent l'avenir aux générations futures. S'ils recueillent souvent la haine et la trahison en récompense de leurs peines, ils ont au moins la satisfaction, quant la mort arrive, d'avoir développé en eux la vie dans toute sa plénitude, en pensant, travaillant, aimant et souffrant. C'est pour vous, mon ami, qui êtes jeune, que je dis ces choses. Quant à moi, ma carrière politique est brisée et je suis trop vieux pour recommencer ma vie.
Le lendemain, dans le train qui les ramenait vers la métropole, Mirot constata qu'en effet, l'honorable Vaillant était devenu vieux, sinon d'âge, du moins de fatigues accumulées dans les batailles sans trêve qu'il livrait depuis quelques années contre le fanatisme, l'ignorance, la calomnie, la cupidité des exploiteurs de peuple, l'hypocrisie triomphante. Et il remarqua pour la première fois, que la chevelure du tribun avait blanchi.
En regardant ces cheveux blancs mettre de l'hiver aux tempes de l'homme qu'il admirait le plus au monde, le journaliste murmura entre ses dents: