Fénelon avait de l'esprit à faire trembler le trône et l'autel. C'était un enthousiaste par le cœur; mais pour lui, la foi c'était la sagesse. Le premier, il interpréta le texte sacré, au lieu de le traduire mot à mot. Il communia avec le génie anglais, car c'était là que le soleil se levait alors sur le monde. Aussi les Anglais, quoiqu'il ne fût pas de leur Église, le reconnaissaient citoyen de l'humanité. Les Anglais traduisaient Télémaque; que dis-je? ils apprenaient le français pour le lire. Quand le duc de Marlborough fit la guerre dans son diocèse, il dit à ses soldats: «Épargnez les terres de M. de Fénelon; c'est un des nôtres.» C'était épargner le bien des pauvres.

Le cœur de l'archevêque de Cambrai, comme celui de Voltaire, saignait à toutes les misères publiques. Ceux qui souffraient étaient de sa famille. Il soulevait d'une main pieuse les chaînes de Prométhée, et trompait la faim des vautours. Il laissait dans la coulisse les foudres de l'Église et ne s'armait que de la grâce divine. Au lieu d'effrayer le pécheur par les châtiments de l'éternité, il le ramenait à Dieu en lui montrant la vertu plus riante que le péché. Un des curés de son diocèse vint lui dire un jour d'un air triomphant qu'il avait aboli la danse des paysans les jours de fête: «Monsieur le curé, vous avez aboli les jours de fête. Ne dansons point, mais permettons à ces pauvres gens de danser. Pourquoi les empêcher un moment d'oublier qu'ils sont malheureux?» Ce qui rappelle ces autres paroles d'un voltairien avant la lettre: «Les pauvres dansent devant l'église; c'est bien: laissons-les secouer leur misère.»

II.

Le duc d'Orléans, ce fanfaron des vices, selon la parole de Louis XIV, qui parlait quelquefois comme Saint-Simon écrivait, n'était pas seulement le prince des roués, c'était quelquefois le prince du peuple. Avant de se mettre à table à ces soupers célèbres qui ont scandalisé la France, il se préoccupait de celui qui ne soupait pas.

Avec cela, il aimait les arts et cultivait les sciences. Il s'était mêlé de chimie. Presque toute l'après-dînée il peignait à Versailles et à Marly. Il se connaissait en tableaux. La légèreté de ses mœurs avait déteint sur son intelligence; il était incapable de suite en rien; mais il n'était guère étranger à aucune connaissance de son temps.

Sa curiosité d'esprit était immense. Il y avait en lui du Faust et du don Juan. Il mettait une sorte de courage incrédule à braver le monde invisible. Une idée l'avait tourmenté de bonne heure: c'était de voir le diable et de le faire parler. Il était un de ces faibles esprits forts qui,—par une contradiction dont s'étonnent seulement ceux qui ne connaissent point la nature humaine,—croient au diable et ne croient point à Dieu.

Le duc d'Orléans était né avec le sentiment du beau et du grandiose. Soldat, il fut le plus brave de l'armée aux batailles de Steinkerque et de Nervinde; artiste, il commentait les maîtres; homme politique, il produisait Law, il créait la liberté de penser, il pardonnait à ses ennemis; amoureux, il recherchait les formes les plus pures sorties des mains du Créateur. Il eut beaucoup de maîtresses, comme un autre a beaucoup de statues. Don Juan s'était fait artiste.

L'histoire de la régence n'est pas faite; l'histoire du régent ne sera jamais faite. On se contentera des grands coups de crayon de Saint-Simon, qui voyait de trop près et qui ne voyait pas juste, mal éclairé qu'il était par les réverbérations du passé.

Et pourtant, quelle belle histoire! c'est le premier mot de la Révolution française; que dis-je? c'est la révolution avant la révolution. Le vieil Olympe de Versailles ne lancera plus le tonnerre; les demi-dieux s'en vont; on ne jouera plus aux déesses. Voici le règne des vrais hommes et des vraies femmes: on va marcher terre à terre dans le cortége des passions de la terre; pour la première fois, on va penser à Lazare, qui meurt de faim; on va soulever d'une main pieuse les chaînes de Prométhée; on va nourrir l'âme en lui donnant la lumière. C'est le régent qui a ouvert les bibliothèques en France; c'est le régent qui a envoyé Voltaire à l'école de la Bastille.

Le régent était un révolutionnaire. Il y avait dans sa nature du Diderot, du Mirabeau et du Danton. Venu un peu plus tard, il eût gravé le frontispice de l'Encyclopédie, il eût fondé un club et il fût mort sur l'échafaud. En attendant, il gravait les faits et gestes de Daphnis et Chloé, et il fondait le bal de l'Opéra comme un autre aurait fondé une église. Il aimait les femmes, sa femme et les femmes d'autrui, aujourd'hui madame de Sabran et madame de Phalaris, demain madame de Parabère et madame d'Averne, les aimant toutes parce qu'il n'en aimait aucune, ou plutôt parce qu'il avait mis sa force et sa faiblesse dans l'amour des femmes, sans souci du ciel, mais avec le souci du royaume de France. En effet, quelle que fût l'orgie, il ne perdait pas de vue l'État. En vain les courtisanes voulaient-elles lui parler politique. «L'État, disait-il, ce n'est pas moi, c'est Louis XIV et Louis XV.» Madame de Tencin, qui voulait le régenter un peu à la manière de madame de Maintenon, fut remise à sa place de simple femme par un mot difficile à écrire. La comtesse de Sabran lui donnait un jour des conseils; il la conduisit galamment devant un miroir de Venise: «Regardez-vous, lui dit-il, est-ce que la Sagesse a jamais pris cette figure-là?»[36]