Massillon était né à Hyères, en Provence. Son éloquence a le parfum de ces tièdes îles de la Méditerranée où croît l'oranger. Il était d'une famille obscure. A dix-sept ans, il entra à l'Oratoire. Dès qu'il eut prêché, son humilité chrétienne s'effraya de ses succès: il craignait, disait-il, le démon de l'orgueil.
Pour lui échapper, il alla se cacher dans la solitude effrayante de Sept-Pons. Ce démon l'y poursuivit. Le cardinal de Noailles ayant envoyé à l'abbé de Sept-Pons un mandement qu'il venait de publier, l'abbé chargea Massillon de faire une réponse en son nom. Cette réponse fut une œuvre. On n'attendait rien de semblable de la solitude de Sept-Pons, et le cardinal tint à savoir quelle était cette ruche de miel cachée dans le désert. Il découvrit le véritable auteur de la lettre, le tira de sa thébaïde, le fit venir à Paris et se chargea de sa fortune. Massillon vit croître à chaque pas le danger qu'il avait redouté. Un de ses confrères lui disait un jour ce qu'il entendait dire à tout le monde de ses succès. «Le diable, répondit-il, me l'a déjà dit plus éloquemment que vous.»
Quand il prêcha le Petit Carême à la chapelle de la cour, il plaida la cause de l'humanité contre la ligue toujours ennemie et toujours persistante des courtisans. C'était l'Évangile un jour de fête. La vérité osait pour la première fois parler au cœur du jeune roi: avec moins d'art et moins d'ornements, cette vérité eût paru presque séditieuse.
La philosophie, déjà sur la brèche, s'empara de l'éloquence et des vertus de Massillon comme d'un exemple à opposer aux mœurs licencieuses, à l'ignorance grossière et farouche du clergé: son Petit Carême fut surnommé le Catéchisme des rois. Voltaire l'avait sur sa table, à côté des tragédies de Racine.
La religion n'était plus acceptée pour Dieu lui-même, mais pour sa morale. Les rois étaient sur le point de n'avoir plus pour confesseur que leur conscience.
V.
Fontenelle a ressemblé, selon Voltaire, «à ces terres heureusement situées qui portent toute espèce de fruits». Quoiqu'il ait cultivé sa terre pendant cent ans, la moisson ne fut pas abondante, si on supprime l'ivraie du bon grain. Et encore, Fontenelle avait appris de bonne heure, quand il publia l'Histoire des Oracles, qu'on a tort d'avoir raison en France, ce qui l'empêcha souvent de battre le bon grain. Toutefois, comme l'a dit encore Voltaire: «On l'a regardé comme le premier des hommes dans l'art nouveau de répandre la lumière et les grâces sur les vérités abstraites.» Le père Le Tellier, qui avait l'oreille du roi parce qu'il lui prêtait la sienne; le père Le Tellier, qui voulait que son royaume fût de ce monde et qui essayait de tuer toutes les influences, déféra l'auteur des Mondes comme un athée qui ne croyait pas aux miracles. Heureusement que d'Argenson, alors lieutenant de police, n'y croyait pas non plus et qu'il sauva Fontenelle de la persécution.
Il ne croyait ni au passé ni à l'avenir, il ne voulait marcher ni en avant ni en arrière, parce que la passion ne l'emportait pas. Toutefois, il avait beau dire à chaque victoire de l'esprit nouveau: «Je m'en lave les mains,» il avait travaillé pour l'esprit nouveau. Il n'écrivait guère, mais il parlait beaucoup. Lorsque la vérité sortait de ses mains, elle était plus dangereuse qu'en tombant de la main du premier venu, parce qu'elle avait un tour charmant de fille bien née qui lui donnait ses entrées dans le monde.
L'abbé de Saint-Pierre, son ami, aurait bien dû lui emprunter ses airs mondains pour habiller ses rêveries. Avec Fontenelle, la diète européenne et la paix perpétuelle auraient eu plus de partisans et moins de rieurs. «C'est le rêve d'un bon citoyen,» disait le cardinal Dubois, qui n'était pas un bon citoyen.