Frédéric fortifia Voltaire dans l'opinion publique. On le considérait comme traitant désormais de puissance à puissance avec les rois. Pendant qu'il professait la philosophie à Berlin, Paris, naguère si dédaigneux, ouvrait ses mille oreilles, comme si les échos de la sagesse devaient lui revenir. Le mot du roi de Prusse: «J'ai pris Voltaire à Louis XV, cela vaut mieux qu'une province», disait à la France toute la valeur de Voltaire. Il pouvait donc y rentrer en triomphe; mais Voltaire ne devait pas alors rentrer en France. Il avait les mains pleines de vérités, et il les ouvrait. C'était de la contrebande qu'on ne laissait pas passer aux frontières. Mais si Voltaire ne passe pas, les vérités passeront.

Le voyage en Prusse fut pour Voltaire une station de plus vers sa couronne immortelle: Frédéric le Grand ne l'avait-il pas sacré roi de l'esprit humain dans l'église philosophique de son palais?

NOTES:

[48] Déjà à la première représentation de cette tragédie il avait reconnu son peuple. On lit dans le Journal de la police du 21 février 1743: «Le succès de la Mérope a été des plus éclatants qu'il y ait jamais eus. Le parterre a non-seulement applaudi à tout rompre, mais même a demandé mille fois que Voltaire parût sur le théâtre, pour lui marquer sa joie et son contentement. Les sieurs Roy et Cahuzac ont pensé tomber en foiblesse, ce qu'on a jugé par la pâleur mortelle dont leurs visages se sont couverts. Ils étoient de la cabale qui avoit annoncé que la pièce tomberoit.»

[49] Voici ce qu'il en dit lui-même dans ses commentaires, qui ne sont pas tout à fait les Commentaires de César: «Au milieu des fêtes, des opéras, des soupers, le roi trouvait bon que M. de Voltaire lui parlât de tout; et il entremêlait souvent des questions sur la France et sur l'Autriche, à propos de l'Énéide et de Tite-Live. La conversation s'animait quelquefois; le roi s'échauffait, et disait que, tant que notre cour frapperait à toutes les portes pour obtenir la paix, il ne s'aviserait pas de se battre pour elle. M. de Voltaire envoyait de sa chambre à l'appartement du roi ses réflexions sur un papier à mi-marge. Le roi répondait sur une colonne à ces hardiesses. M. de Voltaire a encore ce papier où il disait au roi: «Doutez-vous que la maison d'Autriche ne vous redemande la Silésie à la première occasion?» Voilà la réponse en marge:

Ils seront reçus biribi,

A la façon de barbari,

Mon ami.

Cette négociation d'une espèce nouvelle finit par un discours que le roi tint à M. de Voltaire dans un de ses mouvements de vivacité contre le roi d'Angleterre, son cher oncle. Ces deux rois ne s'aimaient pas. Celui de Prusse disait: «George est l'oncle de Frédéric; mais George ne l'est pas du roi de Prusse.» Enfin il dit: «Que la France déclare la guerre à l'Angleterre, et je marche.»»

[50] Un autre jour, le roi disait en pleine Académie: «Je ne chercherai pas à étendre mes conquêtes du côté de la France; j'ai pris Voltaire à Louis XV, cela vaut mieux qu'une province.»