Voltaire ne fut jamais plus éloquent qu'en se faisant l'avocat des pauvres et des sacrifiés. A-t-on oublié sa lettre à l'évêque d'Annecy[73]?

Le trait le plus frappant de Voltaire, c'était le sentiment de la justice. Cet homme, dont le cœur était dans la tête, ne s'attendrissait point sur des chimères; mais toute violation du droit, tout outrage à l'humanité lui arrachait un de ces cris qui traversent les âges. Ce qu'il y avait de plus sensible chez lui, c'était la raison, une raison droite, tolérante pour les faiblesses humaines, inexorable pour les institutions fondées sur l'erreur ou sur la barbarie. Ses sympathies ne connaissaient aucune limite de sectes ni d'écoles: sa charité était universelle. Il eût détaché Jésus de la croix simplement parce qu'il le croyait le fils de l'homme; il eût arrêté la main qui présentait la coupe à Socrate; il eût éteint le bûcher de Jean Huss, en prouvant aux bourreaux que le bûcher brûle et n'éclaire pas; il eût dit aux moines qui serraient les jambes de Campanella dans des bottes de fer: «Est-ce ainsi que vous croyez apprendre au genre humain à marcher droit?» Il eût dit à la sainte inquisition examinant Galilée: «Que vous importe le mouvement de la terre, si c'est dans le ciel qu'elle tourne?» Il eût fait rougir les juges de Savonarole et ceux de Jordano Bruno, en leur demandant s'ils croyaient éteindre le soleil en lui jetant des pierres. Il eût dit à Calvin rôtissant Servet: «Quelle est cette liberté d'examen qui n'échappe au feu que pour allumer le feu?»

Parmi ce peuple de victimes il avait des sujets préférés, c'étaient ceux dont la blessure saignait encore: les ombres de la Saint-Barthélemy. Dès qu'il sut lire, il s'indigna de toutes ses larmes et de toutes ses colères contre les sanglantes matines. Le marquis de Villette raconte que tous les ans Voltaire éprouvait un accès de fièvre le jour anniversaire de ce lugubre massacre. Peut-être l'auteur de la Henriade avait-il pris trop de café: il eût pu se contenter de la fièvre de l'indignation; celle-ci du moins était sincère. Non content d'imprimer le sceau de la réprobation aux auteurs de cette nuit sanglante, il a, ce qui est mieux encore, consolé les morts en les enveloppant du linceul de la gloire. Ces spectres vengeurs qui ont secoué l'anathème sur l'agonie de Charles IX passaient sur la tête de Voltaire en le bénissant. Coligny saluait cette majesté enfermée à la Bastille, Voltaire premier et dernier du nom. Les morts ne saluent que ce qui est immortel. C'est à la Bastille que Voltaire, qui n'avait ni plume ni encre, alignait ces vers sur les pages encore blanches de son esprit:

Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris,

Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris,

Le fils assassiné sur le corps de son père,

Le frère avec la sœur, la fille avec la mère,

Les époux expirants sous leurs toits embrasés,

Les enfants au berceau sur la pierre écrasés.