XI.
LES ENNEMIS DE VOLTAIRE.
D'Argenson, ami de Voltaire, disait à d'Aguesseau, ennemi de Voltaire: «Vous vous damnez sans y penser par votre haine contre Voltaire.» M. Joseph de Maistre avait-il lu d'Argenson quand il a écrit dans ses colères plus ou moins catholiques: «Toujours alliée au sacrilége, sa corruption brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes; il ose du fond de son néant lui donner un nom ridicule, et cette loi adorable que l'Homme-Dieu apporta sur la terre, il l'appelle l'INFAME. Abandonné de Dieu qui punit en se retirant, il ne connaît plus de frein. D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve; il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer, qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Profanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment! Comment vous peindrais-je ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui élever une statue... par la main du bourreau.»
Voltaire est assez haut placé sur son piédestal pour défier toutes les colères, même les colères éloquentes. Je n'ai donc pas craint de jeter à ses pieds ces armes et ces flammes d'un ennemi qui déchire et qui brûle. Les ennemis de Voltaire passent, Voltaire ne passera pas.
Je ne veux répondre au comte de Maistre que par des paroles de Jean-Jacques Rousseau, un autre ennemi de Voltaire. Voici ce que le républicain de Genève écrivait au roi de Fernex: «Ne soyez point surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs de votre couronne. Les injures de vos ennemis sont les cortéges de votre gloire, comme les acclamations satiriques étaient ceux dont on accablait les triomphateurs.»
Le duc de Saint-Simon, ce don Quichotte de la noblesse, fut le plus hostile à reconnaître Voltaire.
Que de contradictions! Saint-Simon, contemplateur du passé, sacrifiait Louis XIV qui en était le symbole le plus majestueux. Voltaire, précurseur de l'avenir, écrivait le Siècle de Louis XIV, ce monument impérissable où il s'efforçait de cacher les crimes et les misères du grand règne par l'aspect grandiose de l'architecture. Saint-Simon peignait une fresque vengeresse; Voltaire peignait sa fresque hyperbolique avec l'accent enthousiaste de l'amour du grand et du beau, sinon de l'amour du bien, sinon de l'amour du vrai. C'est que Voltaire avait le cœur patriotique; il voulait que le règne de Louis XIV fût un grand règne, comme il avait voulu que Henri IV fût un grand roi; aussi Voltaire est un grand homme, et Saint-Simon n'est qu'un grand seigneur. Saint-Simon aimait la vérité pour la vérité; il l'aimait, comme il l'a dit, jusque contre lui-même. Voltaire n'aimait pas la vérité pour la vérité. Il l'aimait quand elle était une arme contre ses ennemis: le mauvais prince et le mauvais prêtre. Il la masquait çà et là pour la faire parler plus hardiment ou pour sauvegarder ses amis: la France et l'humanité. Saint-Simon est un peintre à la Michel-Ange, beau, terrible, grandiose. Ses portraits, ses tableaux, ses fresques, sont enlevés avec la fureur du génie qui se moque de toutes les poétiques, parce que le génie porte toujours en lui le beau et le vrai. Dans son jugement, il y a du Jugement dernier; mais son point de vue l'égare sur les lointains lumineux de l'avenir, qui sont les horizons de l'avenir. «Arouet, dit Saint-Simon avec son impertinence de grand seigneur, Arouet, fils d'un notaire qui l'a été de mon père et de moi jusqu'à sa mort, fut exilé et envoyé à Tulle pour des vers fort satiriques et fort impudents. Je ne m'amuserais pas à marquer une si petite bagatelle, si ce même Arouet, plus tard grand poëte et académicien sous le nom de Voltaire, n'était devenu, à travers force aventures tragiques, une manière de personnage dans la république des lettres, et même une manière d'important parmi un certain monde.»
Le grand seigneur voyait bien ce qu'il voyait, mais ne prévoyait pas. C'est qu'il se tournait toujours vers le passé[82]. Or, dans le passé, qu'était-ce qu'un homme de génie comme Voltaire pour un duc et pair comme Saint-Simon?
M. de Maurepas fut aussi l'ennemi de Voltaire. Il ne lui pardonnait pas d'avoir plus d'esprit que lui quand ils soupaient ensemble. Aussi l'a-t-il chansonné plus d'une fois. «Chantez toujours, lui dit Voltaire, vous ne me ferez pas lire pour cela les Étrennes de la Saint-Jean.» Et il renvoyait le ministre à l'école de Mazarin, qui ne chantait pas, lui.