Voltaire et Jean-Jacques, que je suis allé hier interroger au Panthéon, sont-ils réconciliés depuis qu'ils vivent ensemble dans la mort. Se sont-ils donné la main avec leur main de justice[84]?
Voltaire, qui poursuivait le même but sous mille métamorphoses, ne pardonnait pas à Jean-Jacques ses contradictions. Voltaire était l'homme de l'idée, Jean-Jacques était l'homme du sentiment. Le premier prenait la tête, le second prenait le cœur: c'étaient saint Paul et saint Jean. Mais il y a plus d'un beau chemin où ils se rencontraient; Voltaire disait:
J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage;
et Jean-Jacques inscrivait cette belle maxime: «On n'a rien fait quand il reste quelque chose à faire.»
N'est-il pas étrange de penser que Jean-Jacques, cette éloquence passionnée du dix-huitième siècle, dont la grande voix retentit encore dans la France du dix-neuvième siècle, est venu débuter à l'Opéra—lui qui allait écrire contre les spectacles—par le Devin du village, un cri d'oiseau perdu, une bouffée de vent dans les ramures, le glouglou de la fontaine sur les myosotis. C'était la nature même, mais la nature à sa première chanson d'amour; la nature moins les battements de cœur, les mélancolies nocturnes, les larmes désespérées. Toute la France chanta Jean-Jacques, poëte et musicien, avant de trembler à la voix de Jean-Jacques, philosophe et révolutionnaire. Madame de Pompadour ne se contenta pas de jouer Colette à son théâtre de Bellevue, elle joua Colin. Louis XV chantait tout le jour: Quand on sait aimer et plaire...
Voltaire se vit disputer pied à pied par Jean-Jacques le royaume de l'opinion publique. Ces deux grands hommes occupèrent longtemps la scène du monde, mais ce fut Voltaire qui eut le dernier mot. Frédéric II voulut aussi reconnaître Rousseau pour son frère, il l'appela près de lui; mais Jean-Jacques avait trop humé l'air des Alpes pour pouvoir respirer dans le palais des rois, même des grands rois. Il répondit à Frédéric: «Vous voulez me donner du pain; n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque? Puissé-je voir Frédéric le Juste et le Redouté couvrir ses États d'un peuple nombreux dont il soit le père! et Jean-Jacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir au pied de son trône.»
Voltaire voulut régner en roi absolu, parce qu'il disait que sa raison était la raison souveraine. Il croyait parler par la voix de Socrate, Platon, Marc-Aurèle. Jean-Jacques croyait parler au nom de Dieu lui-même; il disait que c'était une tyrannie d'imposer une morale et une religion, même quand cette morale et cette religion étaient consacrées par Socrate et par Jésus-Christ. Il ne s'agenouillait pas devant les ruines du passé; il voulait qu'entre la nature et Dieu il n'y eût que l'homme libre. Voltaire apportait pieusement devant cet homme libre tous les trésors de la sagesse humaine. Il éclairait la route au flambeau de la raison, tandis que Jean-Jacques disait à l'homme libre: «Marche! Dieu te voit et te donne ses lumières.» Jean-Jacques était plus grand, Voltaire était plus vrai. C'est là un des caractères du génie de Voltaire d'avoir sacrifié tout, même la grandeur, pour la recherche de la vérité; Jean-Jacques, au contraire, sacrifiait la vérité quand elle l'empêchait d'être sublime. Ou plutôt si la vérité de Voltaire allait toute nue, celle de Jean-Jacques accrochait aux buissons la queue de sa robe.
Jean-Jacques, qui avait été laquais et qui avait dérobé un ruban, croyait trop que l'homme est un demi-dieu qui se souvient du ciel. Voltaire, qui était né grand seigneur et qui donnait beaucoup aux pauvres, croyait que l'homme libre de tout faire dérobe le fruit défendu et tue Abel[85].
Les écrivains royalistes ont imprimé qu'ils n'avaient jamais injurié Voltaire et Rousseau comme s'étaient injuriés ces deux hommes illustres. Mais quand l'heure de la colère était passée, Jean-Jacques souscrivait à la statue de Voltaire, et Voltaire n'attendait qu'une rencontre pour se jeter dans les bras de Jean-Jacques. Écoutez Grimm, qui aimait la vérité pour la vérité. «A propos de M. de Voltaire et de J.-J. Rousseau, il faut conserver ici une histoire qu'un témoin nous conta. Il s'était trouvé présent à Fernex le jour que M. de Voltaire reçut les Lettres de la Montagne, et qu'il y lut l'apostrophe qui le regarde; et voilà son regard qui s'enflamme; ses yeux qui étincellent de fureur, tout son corps qui frémit, et lui qui s'écrie avec une voix terrible: «Ah! le scélérat! ah! le monstre! il faut que je le fasse assommer... entre les genoux de sa gouvernante.—Calmez-vous, lui dit notre homme, je sais que Rousseau se propose de vous faire une visite, et qu'il viendra dans peu à Fernex.—Ah! qu'il y vienne, répond M. de Voltaire.—Mais comment le recevrez-vous?—Comment je le recevrai?... Je lui donnerai à souper, je le mettrai dans mon lit, je lui dirai: Voilà un bon souper; ce lit est le meilleur de la maison; faites-moi le plaisir d'accepter l'un et l'autre, et d'être heureux chez moi. Ce trait peint M. de Voltaire mieux qu'il ne l'a jamais été, il fait en deux lignes l'histoire de toute sa vie.»»
Voltaire et Rousseau finissaient toujours par se rendre justice. «Ce n'est pas le génie qui lui manque, disait Voltaire; mais c'est le génie allié au mauvais génie.»—«Ses premiers mouvements sont bons, disait Rousseau; c'est la réflexion seule qui le rend méchant.»