XIII.
LA MORT DE VOLTAIRE.


Ce fut surtout à l'heure de sa mort que la royauté de Voltaire a été universellement reconnue. Quand il mit un pied dans la tombe, il mit un pied dans l'immortalité.

Homme étrange jusqu'à la fin! Depuis un demi-siècle, il disait à toute l'Europe qu'il n'avait qu'un moment à vivre, lui qui était né mourant. Son tombeau, fait d'une simple pierre, s'ouvrait contre l'église qu'il avait bâtie. Il avait beaucoup gambadé, selon son expression, autour de son tombeau, sans que l'heure sonnât de s'y coucher. Ses amis étaient venus et revenus lui dire adieu; il attendait la mort de pied ferme, quand madame Denis, ennuyée d'un si long séjour à Fernex, mit tout en œuvre pour un voyage à Paris. Il se décida à partir; il avait quatre-vingt-quatre ans! Un jour d'hiver, un jour de neige, un jour de bise, le mardi 3 février 1778, le roi Voltaire se mit en route et voyagea toute une semaine pour revoir sa bonne ville de Paris. Il arriva le septième jour[90]. Croyez-vous que ce fut pour lui un jour de repos? non. En descendant de voiture, il ne monta pas dans cette maison à jamais consacrée, du quai des Théatins, où l'attendait la marquise de Villette devant un feu d'enfer, car la Seine charriait ce jour-là. Il s'en alla à pied, enveloppé dans sa pelisse, chaussé de bottes à la Souwarof, encapuchonné dans une perruque de laine surmontée d'un bonnet rouge, il s'en alla, suivi par les gamins, chez ses chers anges, quai d'Orsay, chez le comte d'Argental, qui ne l'attendait pas, mais qui le reconnut dans cet étrange accoutrement, quoique l'absence eût été bien longue.

Voltaire se jeta dans les bras de son meilleur ami et lui dit avec des larmes dans les yeux: «J'ai interrompu mon agonie pour venir vous embrasser.» Le comte d'Argental pleura lui-même en disant qu'il voudrait mourir sur ce beau mot de l'amitié.

Voltaire alla chez le marquis de Villette avec son ami d'Argental. «Ah! mes anges, la fin de la vie est triste, et le commencement doit être compté pour rien.—Oui, mon cher Voltaire, mais, vous l'avez dit, le milieu est un orage presque toujours fécond.» Ils arrivaient sur le quai des Théatins—le quai Voltaire—en face des Tuileries[91]!

Le bruit de son arrivée à Paris se répandit comme une bonne nouvelle. Pour ce peuple enthousiaste et railleur, c'était plus qu'un homme, c'était un dieu qui venait lui porter bonheur.

L'Académie et la Comédie vinrent les premières lui faire leur cour. L'Académie, pour cet hommage à son souverain, avait dépêché le prince de Beauvau; un prince! elle ne pouvait moins faire. La Comédie aurait voulu avoir Le Kain à sa tête,—Le Kain, l'élève de Voltaire;—mais Voltaire était arrivé trop tard, on avait enterré Le Kain la veille. Ce fut Bellecour qui porta la parole; mais Voltaire fut plus touché des larmes de mademoiselle Clairon, agenouillée silencieusement devant lui, les mains jointes sur les bras de son fauteuil, que des compliments du comédien.

Gluck vint lui dire avec enthousiasme: «On m'attend à la cour de Vienne, mais j'ai retardé mon voyage pour être de la cour de Voltaire.» Goldoni lui fit un compliment en français, il lui répondit en italien. L'ambassadeur d'Angleterre disait le lendemain à Versailles: «M. de Voltaire ne parle qu'anglais.» Tous les ambassadeurs avaient voulu lui faire leur cour.