Voltaire, avant que Diderot eût parlé, avait le sentiment de l'art. A chaque page de ses lettres, on voit qu'il aspire au pays des chefs-d'œuvre. Il dit sans cesse qu'il ne veut pas mourir sans avoir reçu au Vatican, non pas la bénédiction du pape, mais celle de Michel-Ange, ce pape éternel de l'art moderne. Il veut voir Titien à Venise, Raphaël à Rome. Il veut voir à Pompéi et à Herculanum les vestiges de l'art antique. Quoique toujours malade, il n'ira pas en Italie pour le soleil, mais pour les enfants du soleil. Que lui importe s'il souffre! c'est sa destinée. Son esprit passe toujours avant son corps.

Voltaire proclame la suprématie universelle des arts plastiques. «Il n'en est pas de la peinture comme de la musique et de la poésie. Une nation peut avoir un chant qui ne plaise qu'à elle, parce que le génie de sa langue n'en admettra pas d'autres; mais les peintres doivent représenter la nature, qui est la même dans tous les pays[109]

Voltaire a jugé un peu de haut, dans son Siècle de Louis XIV, les peintres français du dix-septième siècle. Mais il a vu juste, comme presque toujours, plus juste que Diderot jugeant les peintres du dix-huitième siècle. Voltaire voyait par l'œil simple, Diderot était trop artiste pour bien voir: la passion a toujours des prismes devant les yeux. Que si, dans cent ans, on consulte le jugement de nos meilleurs critiques contemporains sur les peintres du dix-neuvième siècle, on s'apercevra, je le crains bien, qu'ils se sont plus trompés que Voltaire.

L'historien était en Prusse lorsqu'il écrivit le Siècle de Louis XIV. Il regrettait, pour parler des peintres, de ne pas revoir leurs tableaux; mais son vif souvenir lui permit de ne pas se tromper. Selon lui, Poussin est le peintre des penseurs, mais il lui reproche d'avoir outré le sombre du coloris de l'école romaine. Pour Voltaire, Le Sueur est un peintre qui avait élevé son art au plus haut point, mais qui mourut trop jeune. On méprise beaucoup Le Brun; Voltaire, tout en lui préférant Le Sueur, le reconnaît grand maître. «Son tableau de la Famille de Darius, qui est à Versailles, n'est point effacé par le coloris du tableau de Paul Véronèse, qu'on voit à côté.» Et Voltaire constate que par le dessin, la composition, la grandeur et le sentiment, on laisse derrière soi les peintres qui n'ont que leur palette. Il veut qu'il n'y ait de grands peintres que ceux-là qui travaillent pour être gravés.

Voltaire n'aime pas beaucoup Mignard, mais il salue avec sympathie Bourdon et Valentin. Non-seulement il proclame Rigaud un grand portraitiste, mais il signale comme un chef-d'œuvre digne d'être comparé aux tableaux de Rubens le tableau où Rigaud a représenté le cardinal de Bouillon ouvrant l'année sainte.

Où Voltaire se trompe, c'est devant le Salon d'Hercule de Lemoine, qu'il regarde avec trop d'enthousiasme comme une des grandes pages de l'histoire de l'art; mais il ne se trompe ni sur Desportes, ni sur Oudry, les peintres d'animaux; ni sur Raoux, ce peintre inégal qui se souvient des Vénitiens et des Flamands; ni sur les Boulogne, le bon Boulogne et le mauvais Boulogne; ni sur Watteau, qui excelle dans le gracieux, «comme Teniers a excellé dans le grotesque;» ni sur Santerre, dont il vante les grâces et les voluptés, dont le coloris «vrai et tendre» lui fait chanter un hymne devant le tableau d'Adam et Ève, où Santerre a représenté, après la lettre, Philippe d'Orléans et la marquise de Parabère.

Dans une lettre au comte d'Argental, Voltaire s'indigne de voir la cour préférer le dernier des Coypel[110] au dernier des Vanloo. Il s'indigne avec raison; car, entre le peintre prétentieux qui se laissait comparer à Raphaël, et le peintre sans prétention qui peignait d'immortels déjeuners de chasse avec un pinceau parisien et une palette flamande, il y avait tout un abîme.

Voltaire croyait que le dix-huitième siècle l'emporterait par le ciseau sur le siècle de Louis XIV.

Il attendait son voyage à Rome pour avoir une opinion sur l'architecture; il admirait la colonnade du Louvre, mais il ne levait jamais les yeux sur Notre-Dame de Paris. S'il vante la façade de Saint-Gervais, c'est qu'il a demeuré rue de Longpont. Il avait mieux étudié la gravure. Il possédait beaucoup d'estampes d'après les écoles italienne, flamande et française. Il aimait les ciselures, les médailles, les montres, les éventails. On consultait son goût chez le duc de Sully, chez la marquise de Mimeure, chez le maréchal de Villars, sur les tentures, les tapisseries[111], les porcelaines. Dans les jardins, quoiqu'il appréciât Le Nôtre, il ne voulait pas, comme Boileau, qu'on taillât sous ses yeux l'if et le chèvrefeuille.