Voltaire a franchi plus d'une fois le seuil de madame de la Sablière, quand La Fontaine cherchait la moralité de sa fable—j'ai failli dire de ses contes. On l'a rencontré souvent chez Ninon, sa commère, quand elle débitait ses impertinences philosophiques. Mais Bossuet, éloquent comme le tonnerre et comme l'Évangile, Bossuet qui a osé dire à Louis XIV: «l'État, ce n'est pas vous, c'est l'Église,» dit alors à l'esprit de Voltaire: «C'est moi qui suis l'esprit de Dieu: tu n'iras pas plus loin!»
Cependant Voltaire n'est jamais vaincu.
Ce valet de chambre qui s'assied à la table de Louis XIV, n'est-ce pas Voltaire qui, sous Louis XV, se fera gentilhomme de la chambre? Oui, Poquelin, c'est déjà Arouet. C'est la même comédie, à la cour sinon au théâtre. Molière s'est fait courtisan de Louis XIV, pour dire la vérité à tout le monde, même à Louis XIV, comme Voltaire se fera courtisan de Louis XV. Tartufe est une tragédie de Voltaire.
Voltaire ne s'attache ni à un trône ni à un pays. Bossuet a dit: «Tous les hommes sont nés d'un seul mariage, afin d'être à jamais, quelque dispersés et multipliés qu'ils soient, une seule et même famille.» Voltaire s'est reconnu partout dans sa famille. Sa patrie, c'est l'humanité.
Ne le reconnaissez-vous pas dans le ciel de Newton, qui s'écrie une fois de plus: Fiat lux!
Mais avant son avénement comme après son règne, où ne retrouve-t-on pas ce roi, dont la légitimité se prouve d'un seul mot: «Quel est le souverain que vous craignez le plus en Europe? demandait-on à Frédéric le Grand.—Le roi Voltaire,» répondit-il.