S'il asservissait les consciences, s'il comprimait la liberté de penser, Louis XIV élevait du moins à l'idée fixe de son règne des monuments qui défient la postérité de lui refuser le nom de grand. A la gloire militaire il bâtissait l'hôtel des Invalides. Ce dôme qui a la forme du monde et que la main de la victoire a doré, ces cours peuplées de héros sans gloire, ces avenues plantées d'arbres, ces salles immenses où se déploie un sentiment d'humanité, cette belle grille et ces fossés armés de canons, cette façade grandiose où Jules Hardouin Mansard a écrit l'histoire architecturale du temps, tout cela annonce une conception vraiment digne d'un monarque politique et guerrier. A la défense nationale, à la puissance maritime de la France telle que l'avaient créée nos hardis corsaires Duguay-Trouin et Jean Bart, Louis XIV érige un monument d'un autre genre: Dunkerque. Au commerce, que le génie de Colbert avait tiré des ténèbres de l'enfance, il consacre le canal du Midi, trait d'union magnifique entre l'Océan et la Méditerranée. Enfin à lui-même, c'est-à-dire à la monarchie absolue, il élève un temple: Versailles. On a dit que les Français n'avaient pas de poëme épique, mais Louis XIV en a écrit un qui lui a survécu et qui survivra à sa race: Versailles, poëme de pierre et de marbre où chantent les arbres et les eaux, songe d'or du passé, panthéon merveilleux où revit tout ce qui fut la France. Le peuple de 1793 l'a si bien compris, qu'il n'a pas mutilé les chefs-d'œuvre de Versailles. Comme Fabius à Tarente, comme Scipion à Carthage, il a laissé les dieux debout[2].
Comme poëte épique, Louis XIV est resté plus grand que Voltaire. Et pourtant, dans la Henriade, Voltaire avait pour lui Henri IV, ce grand roi, tandis que Louis XIV dans Versailles n'était que le roi d'un grand règne.
Louis XIV avait parachevé la royauté de Charlemagne, de saint Louis, de Louis XI et de Henri IV: il devait la perdre. Elle lui survécut, mais comme le jour survit au coucher du soleil. Sa grande figure couronne magnifiquement le dix-septième siècle. Après Louis XIV commence le monde nouveau. Les grands rois historiques sont ceux qui terminent un ordre de choses, comme les grandes montagnes célèbres sont celles qui servent de limites aux États.
A certains jours pourtant, Louis XIV regarde vers l'avenir. Changez le principe, et la France de la révolution apparaît en germe dans l'œuvre du grand roi. La centralisation, les armées permanentes, l'unité du territoire, s'annoncent dans cette grande machine du despotisme qui fonctionna sous la main d'un seul homme. A cette parole de maître: «L'État, c'est moi!» la révolution devait répondre: «L'État, c'est tout le monde.»
Louis XIV a placé la royauté sur les hauteurs du despotisme, dont la France devait la précipiter un demi-siècle plus tard. Les hommes du commencement du dix-huitième siècle n'ont pas vu cela, quand ils ont maudit la pensée de son règne. Pour nous, qui voyons de plus loin, Louis XIV n'est pas un obstacle, c'est le roi d'un passé qui s'en va et qu'il devait entraîner dans sa tombe; car le moment était venu où les peuples allaient se partager les dépouilles de la royauté. Louis XIV eut cette double fortune d'outrer la grandeur du souverain pouvoir et d'en exagérer le néant.
La fin du règne de Louis XIV a toute la grandeur épique, mais aussi toute la majestueuse tristesse du soleil couchant. C'est le soir d'un jour éclatant qui annonce l'orage pour le lendemain. Dans ce ciel doré par le rayonnement de la gloire, le vieux roi disparaissait lentement à l'horizon, seul, taciturne et pensif. Avec lui s'éteignait la lumière d'un siècle; avec lui la monarchie s'ensevelissait dans l'ombre. L'océan politique était calme à la surface; mais deux points noirs s'étaient déjà formés dans un coin du ciel. Pour les penseurs, ces augures de l'histoire, il y avait là deux nuages qui renfermaient la foudre et la tempête: la philosophie du dix-huitième siècle et la révolution française. Ne reconnaissez-vous pas la figure de Voltaire dans leurs silhouettes fantastiques?
Le roi est mort, vive le roi! Mais où est le roi?
Je l'ai dit: le roi est à la Bastille. Il s'appelle François-Marie Arouet. Tout à l'heure il sera reconnu sous le nom de Voltaire. C'est l'esprit humain qui va lui donner sa couronne.