Une mésaventure le poussa plus avant dans la poésie: on le conduisit un jour à la Bastille sans lui dire pourquoi. Or, que faire à la Bastille, si ce n'est des vers? Tout conspirait contre ce pauvre M. Arouet, qui voulait à toute force que l'esprit de son fils se tournât vers l'esprit des lois. Voltaire avait été mis à la Bastille pour une satire qui n'était pas de lui: J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans[12].
A la Bastille, il commença la Henriade, à la Bastille, il termina Œdipe. Le duc d'Orléans, qui aimait l'esprit coûte que coûte et même à ses dépens, lui rendit la liberté. Le marquis de Nocé, qui avait soupé avec Voltaire, l'amena au Palais-Royal pour le présenter au prince. En attendant son tour d'être introduit, Voltaire s'impatientait: un orage des plus bruyants vint à éclater; le poëte, levant les yeux au ciel, s'écria devant une foule de personnages: «Quand ce serait un régent qui gouvernerait là-haut, les choses n'iraient pas plus mal.» Le marquis de Nocé raconta le mot en présentant Voltaire: «Monseigneur, voici le jeune Arouet que vous venez de tirer de la Bastille et que vous allez y renvoyer.» Le marquis savait bien à qui il parlait. Le régent se mit à rire aux éclats et offrit une pension; sur quoi Voltaire lui dit: «Je remercie Votre Altesse Royale de ce qu'elle veut bien se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus se charger de mon logement.»
Ce fut la présidente de Bernières qui se chargea du logement de Voltaire, dans son hôtel du quai des Théatins. C'était bien porté dans le beau monde d'avoir chez soi son poëte et son abbé: madame de La Sablière avait enseigné cela.
VII.
Cependant Voltaire avait achevé une tragédie qui n'était pas jouée. Voici comment le poëte lui-même parle de sa pièce à son cher maître le P. Porée: «Tout jeune que j'étais quand je fis l'Œdipe, j'étais plein de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu le théâtre de Paris: je travaillais à peu près comme si j'avais été à Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays; il me conseilla de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs. C'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon. J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la scène de la double confidente entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient en ce temps-là petits-maîtres et grands seigneurs, refusèrent de représenter l'ouvrage. Je crus qu'ils avaient raison. Je gâtai ma pièce pour leur plaire, en affadissant par des sentiments de tendresse un sujet qui le comportait si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut un peu moins mécontent de moi; mais on ne voulut point du tout de cette grande scène entre Jocaste et Œdipe: on se moqua de Sophocle et de son imitateur. Je tins bon; mais ce ne fut qu'à force de protections que j'obtins qu'on jouerait Œdipe[13].»
Et pourtant la représentation d'Œdipe fut un triomphe pour Voltaire et pour les comédiens. On le joua quarante-cinq fois dans sa nouveauté, à peu près comme si on jouait aujourd'hui une pièce pendant toute une année. Dufresne, jeune comme Voltaire, y trouva ses premiers bravos. Mademoiselle Desmares y joua son dernier rôle.
M. Arouet, tout en larmes au sortir d'une représentation, permit enfin à son fils d'être poëte. C'était là le vrai triomphe.
Voltaire ne se prit pas ce jour-là au sérieux. Il était venu sur la scène porter la queue du grand prince, se moquant de lui et du parterre—comme il a fait toute sa vie. La duchesse de Villars demanda quel était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant que c'était l'auteur lui-même, elle l'appela dans sa loge et lui donna sa main à baiser. «Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des larmes.—Ils s'en vengeront sur d'autres,» répondit Voltaire. Les beaux yeux se vengèrent sur lui.
Tout le monde reconnut le génie de Voltaire, hormis son ami l'abbé de Chaulieu, qui sans doute se croyait vaincu, car Voltaire le menaçait jusque sous la tente d'Horace. La Motte, qui certes devait craindre la victoire de Voltaire, puisqu'il avait dans sa poche deux Œdipe, l'un en vers, l'autre en prose, qui semblaient faits l'un contre l'autre, donna généreusement son approbation comme censeur pour que la pièce fût imprimée. «Le public, à la représentation de cette pièce, s'est promis un digne successeur de Corneille et de Racine; et je crois qu'à la lecture il ne rabattra rien de ses espérances.» A la bonne heure, voilà un royal censeur qui fait pardonner les fautes du censeur royal.