Elle produisit dans Voltaire l'homme le plus éminemment doué de toutes les qualités qui caractérisent et honorent sa nation, et le chargea de représenter la France à l'univers.
Après avoir fait naître ces deux hommes extraordinaires, les types, l'un de la majesté royale, l'autre du génie français, la nature se reposa, comme pour mieux les faire apprécier, ou comme épuisée par deux prodiges.» Gœthe.
[2] Caton le Censeur se serait-il écrié devant les splendeurs de Versailles: «O grand roi, au lieu d'être le maître de toutes ces richesses, vous n'en êtes que l'esclave!» Louis XIV n'était pas l'esclave de ses richesses, ni même de ses misères. Il n'a subi que la domination de sa vieillesse, qui lui vint terrible, appuyée aux bras du Père Le Tellier et de madame de Maintenon.
[3] «Que l'esprit soit bon à tout, même à faire sa fortune, Voltaire l'a bien prouvé. Un Athénien l'avait démontré avant lui. Socrate était cet Athénien. Comme on lui reprochait sa pauvreté, il loua soudain tous les moulins de l'Attique, et, selon sa prévision, l'année ayant été fertile en olives, il gagna considérablement sur son marché. «Vous voyez bien, disait-il à ses détracteurs, que si on voulait être riche, on le serait.» En même temps, il distribuait toute sa fortune aux pauvres gens d'Athènes, et il redevenait le philosophe heureux qu'il avait toujours été.» Jules Janin.
[4] Quelle belle histoire des idées et des hommes, y compris Voltaire, que le livre pris dans ses livres, mais surtout dans ses lettres, avec ce titre: Les Confessions de Voltaire!
[5] Les philosophes du dix-huitième siècle retrouveraient de leurs contemporains dans le siècle de Louis XIV. Ne peut-on pas dire que tous les philosophes sont contemporains? les siècles ne comptent pas devant la raison. Voltaire et Diderot étaient bien plus les contemporains de Socrate et de Lamennais que de Desfontaines ou de Trublet. Les salons voltairiens du dix-huitième siècle, M. Guizot l'a remarqué, étaient moins voltairiens que les salons antivoltairiens du dix-neuvième siècle. La philosophie est comme la lumière qui montre le chemin parcouru et le chemin des découvertes futures. Mais combien peu qui ne se laissent pas aveugler par son flambeau, combien de myopes qui nient la lumière lointaine, parce qu'ils n'osent la braver!
Oui, les philosophes du dix-huitième siècle sont nos contemporains; nous avons beau restaurer leurs monuments par des ornements d'un autre style, nous avons beau retoucher le fronton pour donner plus de grandeur à la figure de Dieu, nous avons beau faire plus hardie encore la hardiesse des cariatides, que sais-je? travailler les détails de cette architecture grandiose qui abritait et qui abrite encore l'esprit humain, d'où la révolution est sortie tout armée, et où le monde nouveau va puiser ses inspirations: nous sommes chez eux, et ils sont chez nous.
[6] Le plus savant de tous les commentateurs, quoique le plus spirituel, M. le conseiller Clogenson, a étudié à fond la vie et l'œuvre de Voltaire. «Son père était fils d'un gros marchand drapier de la rue Saint-Denis, né à Saint-Loup en Poitou. Les Arouet, dont l'un fut tué à la Saint-Barthélemy, étaient marchands, notaires et même magistrats. Le plus connu était le poëte.»
[7] Mademoiselle de Lenclos rouvrit l'hôtel de Rambouillet, mais Voiture chez elle était remplacé par Saint-Évremont, le bel esprit par l'esprit. On n'y travaillait pas à la Guirlande de Julie, mais on n'y dénouait pas non plus la ceinture de Vénus. Quand Ninon était courtisane, c'était la courtisane amoureuse.
Voltaire a peint Ninon à la Voltaire: un portrait vif, lumineux, saisi. «Sa philosophie était véritable, ferme, invariable, au-dessus des préjugés et des vaines recherches. Elle eut, à l'âge de vingt-deux ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis déploraient sa destinée qui l'enlevait à la fleur de son âge. Ah! dit-elle, je ne laisse au monde que des mourants. Il me semble que ce mot est bien philosophique. Elle disait qu'elle n'avait jamais fait à Dieu qu'une prière: «Mon Dieu, faites de moi un honnête homme, et n'en faites jamais une honnête femme.» Les grâces de son esprit et la fermeté de ses sentiments lui firent une telle réputation, que lorsque la reine Christine vint en France, en 1654, cette princesse lui fit l'honneur de l'aller voir dans une petite maison de campagne où elle était alors. Lorsque mademoiselle d'Aubigné (depuis madame de Maintenon), qui n'avait alors aucune fortune, crut faire une bonne affaire en épousant Scarron, Ninon devint sa meilleure amie. Elles couchèrent ensemble quelques mois de suite: c'était alors une mode dans l'amitié. Ce qui est moins à la mode, c'est qu'elles eurent le même amant et ne se brouillèrent pas. M. de Villarceaux quitta madame de Maintenon pour Ninon. Elle eut deux enfants de lui. L'aventure de l'aîné est une des plus funestes qui soit jamais arrivée. Il avait été élevé loin de sa mère, qui lui avait été toujours inconnue. Il lui fut présenté à l'âge de dix-neuf ans, comme un jeune homme qu'on voulait mettre dans le monde. Malheureusement il en devint éperdument amoureux. Il y avait auprès de la porte Saint-Antoine un assez joli cabaret où, dans ma jeunesse, les honnêtes gens allaient encore quelquefois souper. Mademoiselle de Lenclos, car on ne l'appelait plus alors Ninon, y soupait un jour avec la maréchale de La Ferté, l'abbé de Châteauneuf et d'autres personnes. Ce jeune homme lui fit, dans le jardin, une déclaration si vive et si pressante, que mademoiselle de Lenclos fut obligée de lui avouer qu'elle était sa mère. Aussitôt ce jeune homme, qui était venu au jardin à cheval, alla prendre un de ses pistolets à l'arçon de sa selle et se tua tout roide. Il n'était pas si philosophe que sa mère. Je ne dois pas oublier que madame de Maintenon, étant devenue toute-puissante, se ressouvint d'elle et lui fit dire que, si elle voulait être dévote, elle aurait soin de sa fortune. Mademoiselle de Lenclos répondit qu'elle n'avait besoin ni de fortune, ni de masque. Plus heureuse que son ancienne amie, elle ne se plaignit jamais de son état. Quelqu'un a imprimé, il y a deux ans, des lettres sous le nom de mademoiselle de Lenclos, à peu près comme dans ce pays-ci on vend du vin d'Orléans pour du Bourgogne.»