Mademoiselle de Corsembleu ne voulut pas prendre sa revanche. Elle repartit pour son pays, entraînant Voltaire, qui, d'ailleurs, ne se fit pas prier pour aller oublier dans la solitude de Sully cette mésaventure tragico-amoureuse. Il aimait mieux encore être exilé par le régent que par le parterre du Théâtre-Français.
Voltaire prit sa revanche; mais que devint mademoiselle de Corsembleu? Artémire se vengea-t-elle sur quelque gentillâtre de sa province, ou passa-t-elle ses jours attristés dans quelque couvent de filles repenties?
V.
MADEMOISELLE AURORE DE LIVRY.
C'est une comédie. La scène se passe à Paris, rue Cloche-Perce,—Paris, une ville du temps passé qui n'existe plus aujourd'hui.—Il y a en scène un peintre et un poëte. Le peintre est un grand portraitiste, il se nomme Largillière; le poëte est un grand prosateur, il se nomme Voltaire. Le peintre fait le portrait du poëte; Voltaire pose mal, mais il conte si bien, que le peintre déclare qu'on n'a jamais mieux posé. Que conte Voltaire? L'histoire de la célèbre représentation d'Œdipe. «Eh bien! vous avez eu là une belle idée! s'écrie Largillière. Comment, quand toute une salle est émue jusqu'aux larmes et jusqu'à la terreur, quand le plus beau monde de Versailles et de Paris est là, qui dans son admiration voudrait presser dans ses bras l'auteur d'un chef-d'œuvre, voilà que M. de Voltaire, ne prenant pas son triomphe au sérieux, s'avise d'entrer en scène comme un enfant gâté du public et de porter la queue du grand prêtre tout en riant aux éclats de la scène la plus tragique d'Œdipe!—Croyez-moi, monsieur Largillière, ç'a été là le seul trait de génie de ma pièce.—Alors faites des comédies.—J'ai commencé la comédie du dix-huitième siècle et je la finirai, si les trois Parques me le permettent.—Je m'en rapporte à vous. Il y a deux manières de comprendre le génie: avoir une foi sérieuse ou ne croire à rien. Vous rappelez-vous la fable où le statuaire tremble devant le dieu qu'il vient de faire?—Oui, mon cher. Moi, je fais des dieux, mais je m'en moque.—Posez donc mieux, monsieur de Voltaire. Pour moi, je fais des hommes et je ne m'en moque pas. Il est vrai que jusqu'ici je n'ai jamais peint que des hommes de génie, y compris Ninon de Lenclos.»
Voltaire se récria: «Moi, un homme de génie! Pourquoi? Est-ce pour la rime? J'ai un bien mauvais dictionnaire de rimes. Est-ce pour l'idée? Je n'ai pas encore pensé. Un faiseur de tragédies n'est qu'un maître mosaïste qui a l'art de placer à propos des urnes, des lampes, des poignards, des songes, des imprécations et des monologues. Non, non. Tant que je ferai des tragédies, je ne prendrai au sérieux ni l'auteur ni la pièce. Pourquoi Platon bannissait-il les poëtes de sa République? C'est que les poëtes sont des espèces de fous à idées fixes qui, se vouant à un seul but, sont incapables d'atteindre aux autres. Dieu nous a créés avec mille facultés diverses qu'il est de notre devoir de mettre en œuvre. L'homme parfait est celui qui est tout à la fois poëte, amoureux, homme d'État, savant, mondain; en un mot, sachant tous les chemins de la vie. L'homme de génie est l'homme universel; l'homme à idée fixe est une bête de génie. Aussi, madame de La Sablière avait-elle raison de dire en parlant de La Fontaine, de ses chiens et de ses chats: «J'ai laissé toutes mes bêtes à la maison.»—Eh bien! moi, je ne crois pas à l'universalité, dit Largillière: celui qui veut arriver à tout n'arrive à rien. Moi aussi, quand j'avais vingt ans, je voulais devenir un peintre d'histoire, un portraitiste, un peintre de genre. J'ai eu peur de devenir un peintre d'enseignes.—Que de peintres d'enseignes dans la littérature! s'écria Voltaire.—Je me suis contenté, continua Largillière, de faire des parodies de la figure humaine.—Il fallait bien que la France eût son Van Dyck.—Ce qui me charme aujourd'hui en faisant le portrait de M. de Voltaire, c'est que je peins un homme qui sera et non un homme qui a été; car jusqu'ici je n'ai peint que des rides, comme si le génie ne comptait qu'avec les années.—Nous réformerons cela. Ah! si je m'appelais Zeuxis, Van Dyck ou Largillière, j'aimerais mieux peindre une belle fille qu'un homme de génie.—Les belles filles ne posent jamais; comme les oiseaux d'avril elles battent des ailes et s'envolent.—Tout justement en voilà une.»
Ici la scène se complique d'un troisième personnage. Une jeune fille belle comme la Jeunesse et jeune comme la Beauté s'était montrée au seuil de la porte. «Monsieur de Voltaire? murmura-t-elle d'une voix timide.—C'est moi,» répondit Voltaire en se levant comme un point d'admiration. La jeune fille regarda Largillière et dit d'une voix plus émue: «Je désire parler à monsieur de Voltaire.—Je ne m'y oppose pas,» dit sournoisement le peintre émerveillé de cette vision, à ce point qu'il défigura presque son portrait d'un coup de pinceau irréfléchi. Mais Voltaire lui-même va vous dire ce roman, comme il l'a dit à la marquise de Boufflers à peu près en ce style:
«J'avais vingt-quatre ans, j'étais déjà célèbre; j'avais oublié Pimpette avec les comédiennes du théâtre et les comédiennes du monde. Je ne croyais ni à Dieu ni au diable, je soupais à fond tous les jours de ma vie sans m'inquiéter si le soleil se lèverait le lendemain. J'étais plongé comme un pourceau dans le bourbier philosophique de mon parrain, l'abbé de Châteauneuf. Ninon de Lenclos, en me léguant sa bibliothèque, ne m'avait légué que de mauvais livres: c'étaient mes articles de foi.
Un jour que je posais pour Largillière, une jeune fille se présente devant moi. Elle était si belle, que je me levai devant elle sans trouver un mot. Par exemple, elle était vêtue pour l'amour de Dieu: une robe de belle étoffe à ramages, mais fanée depuis longtemps. La pauvre fille ne savait que me dire, moi je ne savais que lui répondre. Je la priai de s'asseoir; elle voulut rester debout. «Monsieur de Voltaire, je venais à vous...» Elle était pâle et défaillante; je la pris dans mes bras et l'appuyai sur mon cœur. Elle s'éloigna de moi sans se courroucer. «Monsieur de Voltaire, je me destine au théâtre, c'est ma dernière ressource, car je n'ai plus ni père ni mère; mais avant de débuter il faut que je prenne des leçons. Vous connaissez mademoiselle Lecouvreur?—Mademoiselle Lecouvreur, comme toutes les grandes comédiennes, n'a pris de leçons que de son cœur. Pourtant, si vous voulez, je vous conduirai chez elle. Mais que vous apprendra-t-elle? elle vous apprendra à dire comme elle dit avec sa passion, et non avec la vôtre. Avez-vous aimé?»
Largillière leva la séance.—La jeune fille rougit et sembla interdite. Je pris mon plus doux sourire et me rapprochai d'elle. «Croyez-moi, mademoiselle, c'est à moi de vous donner des leçons. La préface du théâtre, c'est l'amour.» Je lui saisis la main et la portai à mes lèvres avec une tendresse un peu brusque. «Vous allez voir,» lui dis-je en prenant un air déclamatoire. Je m'éloignai de quelques pas, et je revins vers elle en lui disant d'un air passionné des vers de tragédie. Elle prit plaisir au jeu; d'ailleurs la pauvre fille n'avait pas le temps de faire la rebelle; elle n'avait pas soupé la veille et elle portait toute sa fortune sur son dos. Elle avait vendu peu à peu jusqu'à ses hardes, croyant qu'il y a un Dieu pour les orphelins. Elle s'était présentée à la Comédie-Française pour demander à débuter. Un méchant comédien qui me savait l'oracle du lieu eut l'idée d'envoyer vers moi cette pauvre fille. Que vous dirai-je, madame la marquise? elle eut beau s'en défendre, il fallut bien qu'elle prît avec moi une première leçon de déclamation; leçon éloquente, car c'était mon cœur qui la donnait. «Comment vous nommez-vous? lui demandai-je après lui avoir montré comment on parle d'amour.—Mademoiselle Aurore de Livry.—Un beau nom qui sera redit de bouche en bouche, comme celui de mademoiselle Lecouvreur. Où demeurez-vous?—Rue Saint-André des Arts, où ma mère est morte, et où je dois plus de quatre-vingts écus. Aussi Dieu sait toutes les insultes qu'il me faut subir faute d'argent.—Je ne vous en donnerai pas, lui dis-je, par une bonne raison: c'est que si je vous en donne, vous aurez pour moi de la reconnaissance et vous n'aurez pas d'amour; mais ma maison est à vous, restez-y; je vous conduirai à la Comédie; après la comédie, nous irons souper follement en belle compagnie; après souper, nous nous aimerons jusqu'au matin. Le jour venu, j'écrirai sur vos genoux quelques vers de tragédie, quelques rimes galantes, jusqu'à l'heure où les oisifs viendront nous prendre pour déjeuner et pour courir Paris, bras dessus bras dessous, ou en carrosse.»