Pendant quelques jours, Lucia fut toute en prière; elle fit le voyage d'Orléans pour embrasser la supérieure du couvent et lui annoncer que sous peu de jours elle allait rentrer en grâce; ce qui fut une grande joie parmi ses compagnes.
Mais, comme disait encore le livre qu'elle avait ouvert la nuit de la vision: «Nul n'est «maître de sa destinée, parce que tout le monde obéit aux âmes en peine qui ont la mission de nous conduire à travers tous les périls de la vie.»
Voici ce qui se passa: Un matin Lucia reçut une lettre de sa cousine qui lui apprenait sans préambule que son joli amoureux, M. de La Grange, venait d'être à peu près tué en duel par Henry Malville.
Mlle d'Harcours croyait avoir vaincu sa passion; mais elle reconnut que c'était sa passion qui l'avait vaincue. Le nom M. de La Grange passa vingt fois sur ses lèvres, vingt fois elle essuya ses yeux sans savoir qu'elle pleurait.
Pourquoi M. de La Grange et M. Henry Malville s'étaient-ils battus? on ne le disait pas, ou plutôt on disait que c'était pour une comédienne. Or la comédienne, c'était Lucia.
Lucia ne se demanda pas le nom de celle qui avait mis l'épée à la main. Son coeur lui dit que c'était elle, car elle n'avait pas oublié les regards de travers que se jetaient les deux jeunes gens quand elle répétait son rôle devant eux.
Lucia était de celles qui devinent tout.
Une heure après, elle prenait, à Orléans, le train de Paris et descendait à l'hôtel du Louvre. «Là, dit-elle, il n'y a que des étrangers, on ne me reconnaîtra pas.»
Mlle Agnès eut beau lui prêcher qu'elle devait descendre chez sa tante, elle n'en fit rien, la force de son amour brisait tout. Elle ne craignait pas qu'on l'accusât de folie, tant son coeur était pur; aussi, le soir même, elle allait seule, toute seule, sonner à la porte du blessé. Elle croyait qu'il allait mourir, elle voulait le revoir et lui dire adieu; d'ailleurs, s'il mourait, c'était pour elle. Pouvait-elle moins faire pour lui? pour un homme qui l'avait aimée sans oser le lui dire? car elle ne s'y était pas trompée. Et puis, n'était-ce pas cet amour qui lui avait mis l'épée à la main?
C'était un peu avant la nuit; une soeur de Charité vint ouvrir. M. de La Grange, comme autrefois l'ami de Molière, avait des sentiments religieux. Dans son pieux souvenir pour sa mère, qui était morte jeune, il n'avait pas quitté Dieu, croyant se sentir plus près d'elle. Lucia fut heureuse, dans son chagrin, de voir cette soeur de Charité.