L'INCOMPARABLE LÉONA
I
J'ai cognu une très honneste dame qui a pris toutes les figures pour charmer son monde. Aussi elle a toujours beaucoup d'amoureux comptant pour rien, un mari qui voyage et peut-être un amant, à moins qu'elle n'en ait deux—simple jeu d'éventail!.—Elle défie la fortune et les hivers, quoiqu'elle soit née pauvre et que bien des printemps aient passé sur sa figure. C'est que la fée la plus souriante l'a douée à son berceau d'une vertu qui domine toutes les autres: la charmerie!
On ne peut pas la voir sans l'aimer, pour mille et une amorces. Elle est belle quand elle n'est pas jolie, et elle est jolie quand elle n'est pas belle. Dieu lui a donné une de ces figures parisiennes venues de Dijon, de Reims ou de Rouen, qui prennent les coeurs, parce qu'elle reflète, par je ne sais quel art savant, toutes les figures aimées, la Joconde comme la Pompadour.
Le regard bleu est noyé dans une volupté magnétique qui grise les sceptiques; la bouche a des sourires qui vous prennent par leur charme cruel et divin. Et, dans l'attitude, des serpentements inouïs, des ondulations perfides, des câlineries de bête fauve, des abandonnements qui jettent un homme à ses pieds comme un feu de mousqueterie.
Ceux qui ne sont pas là disent du mal d'elle; mais, dès qu'ils lui ont baisé la main, ils deviennent des adorateurs. Quelques-uns veulent faire les beaux, tout en prenant le grand air dédaigneux; mais, dans son coffret d'ébène, elle a plié des lettres qui prouvent leur servage caché.
Un prince célèbre disait d'elle: «La première fois que je l'ai vue, il m'est venu l'idée de la battre et de l'aimer.»
Il l'a aimée, elle l'a battu.
Un peintre célèbre voulut la représenter en Diane ou en Vénus, pour mieux accentuer sa grâce de déesse.
—Oui, dit-elle, mais debout.