Mais la vraie passion de la Portien, c'était la passion de l'or. Elle achetait les faveurs de son mari: elle eût vendu les siennes si elle se fût trouvée sur un tout autre théâtre; mais elle vivait très oubliée dans une petite terre qui lui restait de sa dot, à quelques lieues de Parisis, convoitant sa part d'héritage dans la fortune de Mlle Régine de Parisis, et se promettait bien, dès qu'elle aurait un bon million, d'aller jouir de son reste à Paris. Sa tante Régine n'avait que quelques années plus qu'elle, mais elle semblait lui promettre, par sa pâleur maladive, de mourir bientôt.
Voilà quelle était Mme de Portien quand mourut Mlle Régine de Parisis. A l'heure de la mort, elle alla s'installer au château comme pour veiller sur son bien. On n'a peut-être pas oublié les deux mots dits par Geneviève à Octave pendant la lecture des testaments: «Le croiriez-vous? Cette nuit … mais je ne veux rien dire….» Or, que s'était-il passé cette nuit-là? Pendant que tout le monde dormait au château, une vraie nuit de repos après tant de nuits d'anxiété et de fatigue, Mme de Portien, tourmentée par le bruit des testaments, avait pénétré à pas de loup dans la chambre de la morte; et là, dans l'horrible silence des mauvaises pensées et des mauvaises actions, elle avait forcé un petit secrétaire en bois de rose où sa tante écrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouvé? des brouillons de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement. Elle désespérait de mettre la main sur autre chose, quand un pli cacheté lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas qu'elle ne tînt sa ruine ou sa fortune.
Geneviève, qui ne dormait pas non plus cette nuit-là, mais qui sans doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec curiosité; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous la portière du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de l'étrange expression de cette figure dominée par une idée maudite; mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, après avoir lu le pli cacheté, regarda autour d'elle et l'alluma à la bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayée; elle alla se cacher comme si elle eût été atteinte elle-même par cette souillure d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brûlé un testament qui la déshéritait, mais un testament déjà ancien.
Ce sacrilège n'avait pas empêché l'horrible femme de subir le déshérit. On comprend dans quelles idées de sourde fureur et de sourde vengeance elle s'était éloignée du château de Champauvert.
Elle ne doutait pas que Geneviève ne devînt bientôt la duchesse de Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'évanouir ses dernières espérances; le rôle qu'elle voulait jouer à Paris, elle ne le jouerait pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies; elle avait semé le mal, elle ne recueillerait plus que le mal.
Toutes ces idées lui traversaient la tête, quand Violette, qui dînait à côté d'elle dans l'hôtellerie de Tonnerre, lui adressa cette question: Le château de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?
Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main, par un hasard providentiel—les coquins et les coquines mettent la Providence partout—comme si elle avait sous la main un instrument de vengeance: elle avait deviné tout de suite que Violette était une maîtresse d'Octave de Parisis.
Les amoureux et les amoureuses aiment à jaser quand on parle à leur coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car celle-ci ne démasquait jamais ses batteries. «Vous l'aimez donc bien, ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.—Oui, ç'a été mon bonheur et mon malheur, dit ingénument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce que la vie est un perpétuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.—Ah! vous n'êtes pas vaillante! s'écria Mme de Portien, emportée plus qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.—Non, je veux que M. de Parisis soit heureux.—Qui vous dit qu'il sera heureux? Geneviève est une étrange fille qui fera le malheur du duc.—Vous la connaissez donc?—Un peu: mais elle est si singulière qu'elle ne se connaît pas elle-même. Ah! si j'étais comme vous, belle et jeune, je ne voudrais pas que mon amant m'échappât. C'est lâche de rendre les armes avant le combat.»
En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de roses-thé, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les roses de Tonnerre sont renommées comme les roses de Provins. La fille d'auberge présenta le bouquet à Mme de Portien. «Non, dit Mme de Portien, dans la peur de donner cent sous à cette fille. Offrez cela à mademoiselle.»
La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis «Ah! les belles fleurs!» dit Violette. Elle les admirait et les respirait. Quand une idée traversa son coeur et le fit battre. «Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce bouquet.—Comment cela?—Je vais le lui envoyer avec une prière, une prière de l'offrir à Mlle de La Chastaigneraye.—Ce sera votre cadeau de noces?—Oui, et jamais elle n'entendra parler de moi.—Jamais?—Jamais! jamais! jamais!»