Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont dépaysées dans le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme, c'était pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le goût des grands amateurs de gravures; il adorait l'épreuve d'artiste et l'épreuve avant la lettre; mais il ne dédaignait pas l'esprit et la malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un peu trop de fatuité des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme tentée tombe un jour comme une fraise mûre dans la main de l'amoureux. Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,—l'esprit parlé,—car il ne lisait guère et n'écrivait pas.
La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle. Toutefois, il n'avait pas gâté ses dons. Il montait à cheval comme Mackensie; il donnait un coup d'épée avec la grâce impitoyable de Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait à la force du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement fécondé son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait l'imprévu. Nul n'avait mieux pénétré à vol d'oiseau l'histoire ou plutôt le roman des philosophies: nul n'en était revenu plus sceptique et plus dédaigneux.
Octave de Parisis était né pour toutes les fortunes, même pour les mauvaises. Beau de l'altière beauté qui s'impose par la sévérité des lignes et la fierté de l'expression, il avait fait son entrée dans le monde avec l'auréole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige sous les gouvernements démocratiques. Il n'en était ni meilleur ni plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignité plus ou moins chevaleresque, offrant à trois heures son coupé et ses gens à Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans les salons officiels jusqu'à minuit; mais, après minuit, il jouait au club ou soupait à la Maison-d'Or ou au Café Anglais avec les plus gais compagnons. Il était de toutes les fêtes. On l'a vu conduire le cotillon à la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de cotillon.
Avec son esprit d'aventure, Octave était voyageur. Non pas pour aller à Rome, à Bade, aux Pyrénées ou à Montmorency, comme ces gentlemen du boulevard qui disent impertinemment au mois d'août: «Que voulez-vous, moi, j'aime les voyages!» Parisis ne parlait de voyager que pour faire le tour du monde, pour pénétrer dans les pays inaccessibles, franchir les murailles de la Chine, fumer un cigare à Tombouctou et s'intituler roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtième année, il était allé à Lima, pour voyager bien plutôt que pour liquider les affaires de son père dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et trouveur d'or, n'était revenu en France qu'avec l'idée de retourner au Pérou; il avait laissé là-bas un représentant ayant beaucoup de comptes à rendre et croyant que l'Océan le dispenserait de montrer ses livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au château de Parisis la moitié des trouvailles. Octave s'était donc reconnu beaucoup plus riche qu'il ne l'espérait. Il n'avait eu garde de quitter l'Amérique sans s'y promener, amoureux des forêts vierges, comme Chateaubriand, et des fleuves géants, comme Fenimore Cooper. Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du Nouveau-Monde, où l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, à New-York, Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commençait. Il n'épousa pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur à Mlle Rachel?
Il revint en France pour voir mourir sa mère: ce fut son premier chagrin.
Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour de l'or. Ce fut là surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme: style américain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni pour les arts, ni pour les lettres des États-Unis. Les vraies femmes qu'il aima là-bas, c'étaient des Américaines de Paris. Parisien par excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme Octave, le monde serait conquis à la France.
Revenu à Paris, il rencontra l'Empereur,—à la Cour, où il était si difficile de rencontrer l'Empereur;—il lui parla de son père et du pèlerinage à Ste-Hélène. L'Empereur, qui savait toute cette histoire, présenta lui-même Octave au marquis de la Valette en-disant: «Voilà un futur ambassadeur.» Octave prit ses grades en diplomatie dans les coulisses de l'Opéra, chez Mlle Léonide Leblanc ou Mlle Sarah Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de Boulogne. Aussi commençait-il à rire dans sa barbe des sentences de Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand éclata la guerre de Chine.
La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons déjà plus nous imaginer, à quelques années de distance, que nous avons pris la capitale du Céleste-Empire avec une poignée d'hommes. Octave de Parisis fut dans cette poignée de héros.
Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient des bijoux, les Français s'enchinoisaient. Octave fit main basse sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena à Paris, et un éventail-Pompadour pour la première marquise qu'il rencontrerait au faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave à Pékin, on pourrait faire un joli Livre de Jade. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris qui n'avaient jusque-là navigué que sur le fleuve Bleu. On se rappelle le bruit qu'il fit à son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos avec elle, dans le plus grand sérieux, car il était maître fou par excellence.
On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours, métamorphosé le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission en Orient. Il disait d'un air dégagé: «Si je ne meurs pas dans un duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur à Londres et grand-croix de la Légion d'honneur.—Mais surtout chevalier de la Jarretière,» lui disaient ses amis. Il avait déjà, d'ailleurs, tous les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eût été refusé. Il faut bien laisser un désir aux grandes ambitions.