On sait qu'Octave, un beau païen comme ils le sont presque tous parmi ceux-là qui ont rejeté le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'à l'âme des choses, une religion qu'il s'était faite, car les athées aussi ont leur religion. La Révolution n'avait-elle pas décrété l'Être suprême! Or, Octave croyait à sa religion. Pour lui, l'homme, la nature, les choses, tout communiait; il était donc plus sensible que tout aux voix de l'invisible. Il jura que le château de Parisis ne serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'à lui la gueule béante et affamée de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque gâteau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour où il le chasserait de ses terres. «On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on ne respirait pas l'air des hypothèques.»

Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus sage de vendre d'abord quelques fermes éloignées, mais c'étaient les meilleures. La montagne et la vallée du château ne donnaient que du bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la vallée. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant les bois, mais c'était découronner le château. On aurait bien pu cultiver la vallée, mais il fallait pour cela dessécher une suite d'étangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne.

C'est là l'éternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les sacrifier, fût-ce à une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre.

Octave, après avoir ruminé sur des chiffres problématiques, termina toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: «Total: tout ou rien.»

Il était assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui entourait le parc, à trois ou quatre portées de fusil du grand perron, quand une voix bien timbrée répéta comme un écho railleur: «Total: tout ou rien.»

C'était Mme d'Antraygues. «Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je croyais bien que je n'étais entendu que des oiseaux.» Et il se jeta dans les bras de la comtesse. «Que faites-vous? lui dit-elle en riant, si les oiseaux allaient nous voir!»

Ils se regardèrent comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des siècles. «Ma foi, ma chère amie, vous arrivez bien à propos, j'étais en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais déjà revêtu la robe des trappistes.—Soeur, il faut mourir!—Frère, il faut mourir! répéta en riant Mme d'Antraygues.» Et après un silence: «Vous vous imaginez peut-être, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!—Je le crois sans peine, puisque vous venez jusqu'ici.—Voyez, je suis toute en noir. Je porte le deuil de ma jeunesse.»

Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: «Et de votre amour! Encore si tu m'avais aimée!—Mais je vous ai adorée, Alice: mais je n'ai pas dans ma vie de plus cher souvenir que le vôtre!—Profanateur! des phrases toutes faites! Enfin il est écrit que la femme se laissera toujours prendre par la même illusion.»

Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. «N'est-ce pas que je suis devenue laide avec cette pâleur, avec ces yeux cernés? je me fais peur à moi-même.—Vous êtes plus jolie que jamais, dit Octave en remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune femme.»

Les mois de passion comptent comme des années. C'est l'orage qui brûle, qui effeuille, qui dévaste. «Vous avez donc pris tout cela au sérieux? dit Octave avec douceur.—Si j'ai pris cela au sérieux! Mais qu'est-ce donc que la vie sans cela?—Vous avez bien raison: un brave coeur, une bouche qui dit je t'aime, une chevelure qui se répand sur deux fronts, voilà toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur la terre est un fou. Vous avez là un bien joli chapeau!»