Monjoyeux prit dans la poche de son habit un très beau porte-cigare en cuir de Russie, encadré d'ornements en platine. «Voulez-vous des cigares?»
C'était la première fois que Monjoyeux offrait des cigares. «Tudieu! quel luxe, dit Octave; tu as donc découvert une mine d'or ou une tante avare?—C'est bien mieux que cela! je me marie.—Oh! Monjoyeux! je vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi à ses amis des coups de canon rayé. Tu te maries?—Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des cigares à moi, des cigares offerts par moi—à moi.—Tu te maries! Il y a donc encore des femmes?—Il y en avait une et je l'ai prise.—E elle est belle?—Comme la beauté. Figurez-vous une Transtévérine avec une figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles à Paris sans passer par l'Académie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre vivant.—Et que feras-tu quand tu seras marié?—La belle question! Je ferai mon chemin.»
Les trois amis se mirent à rire, «Faire son chemin, dit Octave, c'est encore un vieux préjugé. Est-ce que nous sommes maîtres de nous?—Eh bien! vous verrez si je suis maître de moi et des autres.—Oui, de tout le monde, excepté de ta femme.—De ma femme comme de tout le monde.—Permets-moi d'être fort indiscret, demanda Parisis à Monjoyeux. Quel rôle jouera ta femme dans ce chemin-là?—Elle jouera le rôle de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur chemin.—Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu à ce degré de scepticisme, pour dire un mot bien porte.—Tu me crois donc une âme plus haute que tous ces ambitieux qui passent là sous nos yeux, courant à leurs chimères, escortés par tous les vices, jetant leurs maîtresses, leurs femmes, leurs soeurs à toutes les concupiscences qui ouvriront la main pour leur donner à eux, qui des croix, qui une ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome à la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces gens-là.—Après tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient plus—ou moins—que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait être qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au dernier enchérisseur, ou plutôt jusqu'à ce qu'elle devienne mère de famille.—Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre ce qu'il avait dit, j'ai raillé sur des choses saintes. Pour moi, la femme est l'âme, la poésie, la conscience de l'homme; elle doit être pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-là qui la sacrifie ou la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voilà pourquoi je hais mon siècle, voilà pourquoi je voudrais le souffleter en face des siècles passés et des siècles à venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles.»
Les amis se séparèrent. «Te voilà devenu pensif, dit Saint-Aymour à Parisis.—C'est que ce fou est un sage; il nous a donné là un premier avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc toutes ces aspirations féminines qui nous cassent les bras. Pour moi, je l'avoue, j'en suis arrivé à n'avoir plus le courage d'aller me coucher.»
En effet, ce jour-là, Octave était revenu du club au soleil levant, il avait regardé son lit, qui ne l'attendait plus, il s'était jeté sur sa chaise longue, mécontent de tout, même du sommeil.
Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient à son coeur: Geneviève et Violette.
IX
MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE
On apporta un matin cette lettre de faire-part à M. de Parisis:
«M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
Mlle Aline de La Roche.»