Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journée à Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans l'atmosphère de Geneviève, dans les idées et les sentiments de cette belle créature, qui avait une grande âme et un grand coeur.
Bien des fois déjà il avait étudié les variations de l'atmosphère morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les créatures de son intimité, même quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on pourrait faire toute une géographie des sensations. On connaît les habitudes d'Octave: dès qu'il restait une heure avec une femme, il n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec Geneviève les barrières fussent difficiles à franchir, tant elle se tenait dans les hauteurs de sa dignité, de sa grâce, de sa pudeur, il se risqua bientôt à lui dire qu'elle était la seule femme qui fût allée jusqu'à son coeur, toutes les autres n'ayant amusé que son esprit. «Mon cousin, vous ne croyez pas à ce que vous dites, et je ne suis pas assez folle pour y croire. Vos lèvres ont trop profané les choses du coeur en les jetant à tout propos et à toutes les figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas la même langue: si je dis un jour j'aime, c'est que j'aimerai jusqu'à en mourir.—Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis que vous m'êtes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant je ne vous l'ai jamais dit.—Je vous tiens compte de cette discrétion, mais je ne crois pas à un amour aussi extravagant pour une pauvre provinciale.—Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!»
Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne disait pas par sa voix: Je vous aime, il le disait par ses yeux.
Geneviève avait beau vouloir couper court à toute causerie sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les heures les plus charmantes.
Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraîna dans le parc boisé; mais elle parla astrologie. «Quand je pense, dit tout à coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une étoile, si éloignée l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'années pour qu'elles tressaillent à la même lumière!—Pourquoi ces deux étoiles si éloignées, mon cousin?—Parce que nous aurions pu nous aimer sur la terre et que nous n'avons pas voulu.—Eh bien! mon cousin, vous vous consolerez parce que vous aurez aimé Violette.»
Mlle de La Chastaigneraye était jalouse de toutes les femmes mais elle était surtout jalouse de Violette.
M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'étaient guère parlé de l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme le nom de Violette, s'arrêtait sur leurs lèvres. Ils craignaient tous les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de défendre Violette? Et pourtant il n'était douteux ni pour l'un ni pour l'autre que Mme de Portien n'eût empoisonné le bouquet.
Enfin, Geneviève prit la parole sur cette ténébreuse affaire. «Mon cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne sera pas appelée sur le banc des accusés?—Peut-être n'osera-t-on pas, car on n'a pas de preuves contre elle.—Et pourtant, vous êtes bien convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?—Oui, ma cousine; et puisque nous parlons de «l'accusée», il faut que je vous dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois même que Mme de Portien en est convaincue elle-même aujourd'hui. Or, que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dressé toutes ses batteries contre elle. Après tout, si Mme de Portien est appelée, elle s'appelle Mme de Portien, elle est déjà bien loin de nous. Si elle est punie, nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les familles des cousines à la mode de Toulon.—Pauvre Violette!» dit Geneviève.
Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blessé. Octave n'avait pu rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. «Il me vient une nouvelle idée, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que faisaient là vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-thé?—Mon cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas à empoisonner les autres, je vous assure; c'étaient deux lunatiques qui ne voulaient dire leurs secrets qu'à la lune, mais qui n'avaient pas de poison dans les mains.»
Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le sujet. «Lisez-vous le Moniteur, ma cousine?—Oui, mon cousin, pour voir le lundi les décrets du feuilleton.—Eh bien! moi, ma cousine, je ne lis que la quatrième page pour voir les enrichis qui se font un baptême héraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant M. Marsouin?»