«Je ne veux pas m'humilier jusqu'à vous dire qui je suis. Une fille, si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu; plus la nuit est profonde, plus l'âme se tourne vers le ciel. Adieu, mesdames, vous êtes toutes, je n'en doute pas, des vertus inaccessibles. Peut-être une de vous, en rentrant le soir, ira tirer les verrous sur la porte de sa fille, non pour préserver la fille qui dort dans son lit virginal, mais pour préserver l'amant de la mère qui se cache dans le lit conjugal.»
Les femmes n'avaient guère écouté, mais la sacrifiée avait eu des auditeurs sérieux.
Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comédie; mais se tournant vers Octave, Mme Vénus lui dit: «Monsieur de Parisis, je ne veux confier mon secret à personne, hormis à vous seul.»
Ces mots éloignèrent les derniers invités. «Et maintenant que nous sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous aller me confier le secret de votre vie.—Je vous dirai tout, car il vous a fallu un grand courage pour rester avec moi après tous ces sarcasmes; mais ne restons pas là, devant ces débris d'un odieux festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des lèvres.»
Les domestiques, qu'on avait renvoyés, étaient revenus peu à peu et semblaient se demander à qui il fallait encore obéir. «Retirez-vous, dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma femme de chambre, que je vais retrouver là-haut.»
Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups portés à cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai caractère pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient. Il risquait d'entamer sa dignité héraldique. Il pouvait bien, le soir, courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du monde il était toujours resté un homme du monde.
Au haut de l'escalier du premier étage, après avoir traversé une antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement éclairé par une lampe pompéienne. «Je m'étonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le secret de ma vie; ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes un homme d'esprit, vous qui m'avez surprise à Bade?»
Octave avait reconnu Angèle depuis qu'elle s'était évanouie, comme si elle eût laissé tomber ce masque d'innocence qu'elle s'était fait. «C'était vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.—Vous savez pourtant bien avec quel art une femme peut faire, défaire et refaire sa figure.—Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beauté pour changer l'expression, on se fait une autre femme.—J'avais juré que vous ne me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumière sur la nuit de Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le juge d'instruction m'avait arraché cette illusion.—Je suis un homme d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout est impossible et que tout est invraisemblable.—Comme mon histoire! Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal.»
Angèle leva les yeux comme pour retrouver les méandres du passé. Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la jeune femme. «Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvreté? Eh bien! vous aurez toutes les peines du monde à me comprendre. Celui qui n'a pas traversé la misère noire, comme disent les pauvres gens, la misère qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir, parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je m'appelle Angèle-Hélène de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom de mon père, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous êtes un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit à personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des fiefs de notre famille. Hélas! où sont les fiefs? où est la famille? La première révolution a supprimé les fiefs, la prochaine supprimera la famille, si ce n'est déjà fait! Mon père n'était pas riche, il était garde du corps quand il épousa ma mère. En 1830, il accrocha son épée et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mère et ma mère aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour complaire à ma mère. On vint à Paris, on prit pied rue du Bac, au coin de la rue de Varennes, dans une maison où j'ai vu mourir Mme Dorval. La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de chagrin. Il n'y avait jamais d'argent à la maison, mon père voulait faire figure avec ses anciens camarades, ma mère voulait aller dans le monde. Le capital était entamé, il ne restait plus que quatre-vingt mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon père fût resté fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans déroger, s'associer dans un hôtel garni, l'hôtel de ——, où d'ailleurs il ne devait jamais paraître. Dans deux associés, il y a presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de deux ans, l'associé de mon père avait quatre-vingt mille francs et mon père avait des dettes. Vous voyez d'ici le désastre: mon père en mourut.
«Ma mère, le dirai-je! était plus malheureuse encore que coupable, elle chercha à se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont elles qui sont trompées. Ma mère était loyale, elle risqua sa vertu, elle donna ses derniers jours de beauté; on lui avait promis une fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un éclat de rire. Elle courut toute désespérée se réfugier chez une de ses amies à Montmartre. Une femme déchue aussi, qui n'avait sauvé que des épaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez l'exemple. Pas une âme au monde qui veillât sur nous.