Octave respira; Geneviève s'était interrompue, il s'imagina qu'elle n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Geneviève. Il la savait si étrange, qu'il ne devait pas s'étonner de cette manière originale de lui annoncer leur mariage.
Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or.
Il voulut reprendre une des mains de Geneviève, mais-elle dégagea sa main tout en relevant la tête avec sa fierté accoutumée. «Mon cousin, reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus brève, j'ai l'honneur de vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec Mlle Violette de Pernan-Parisis.»
II
LA FOLIE DE LA RAISON
Octave regarda Geneviève comme pour lui demander si c'était une gageure. Elle comprit sa pensée à son expression. «Mon cousin, lui dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma cousine et qu'elle est digne d'être ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je me lève et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est à vous à le réparer. Vous allez me dire que le mal est irréparable, parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est confessée à moi mot à mot; elle a trompé tout le monde pour ne pas vous tromper; c'était un jeu cruel où elle s'est blessée presque mortellement. Elle voulait se venger de votre dédain; elle ne s'est vengée que sur elle-même. Mais comme c'était un grand coeur, elle s'est préservée. L'opinion publique l'a condamnée, mais Violette a gardé le droit de s'absoudre.—C'est elle qui vous a dit cela? murmura le duc de Parisis.»
A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessée, indignée. «Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la vertu de Violette?—Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arrêtant, mais je serai seul à vous croire.—Non, la vérité finit toujours par être la vérité. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle sera la duchesse de Parisis?—Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies de l'été passé.—Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui se sont donné les airs d'être ses amants, mais ils savent bien qu'ils ne l'ont pas été. Et s'ils l'oubliaient….—Je vous comprends, ma cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'épouser Violette pour leur faire mordre la poussière s'ils s'avisaient de parler d'elle désormais.—Oui, mais vous épouserez Violette. Les assises vont s'ouvrir: elle sera acquittée. On trouvera cela très beau à vous, ce sera un exemple éclatant à la face de votre siècle.—L'exemple du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela, j'inquiéterais quelques séducteurs timorés, mais la morale n'y gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des Genevièves.—Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrangé, j'ai fait de ma fortune,—ou de la vôtre, si vous voulez,—cinq parts; ou plutôt, nous avons déchiré tous les testaments: un million à chaque branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme de Portien.—Je l'épouserai d'autant moins, puisque me voilà séparé d'elle par un million.»
Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux idolâtres: «Geneviève, je vous écoute avec admiration, mais tout ce que vous me dites là, c'est la folie de la sagesse.—La folie de la sagesse! Je ne comprends pas.—Vous voulez, comme toutes les grandes âmes, refaire le monde à votre image. Je sais que vous dessinez bien; or, je vous le demande, peut-on faire des retouches à un tableau ancien? L'homme ne créera jamais que des infiniment petits dans l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une consolation, c'est de croire à un autre monde, revu, corrigé et augmenté.—En un mot, mon cousin, vous refusez d'épouser Violette?—Mais, ma cousine, j'ai refusé au premier mot.»
Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois.
A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portière.
«Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.—Non, dit
Geneviève, tu sais bien que tout ce que j'avais à dire à M. de
Parisis, je devais le dire devant toi. Viens à mon secours, car j'ai
échoué dans ma mission.»