«EDWIGE DE PERNAN-PARISIS.»

«Écrit au château de Pernan.»

Le jardinier vint déclarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de Portien, il avait vu sortir un gamin de douze à quinze ans, qui avait traversé le parterre et s'en était allé par la porte du jardin. «C'est encore un trait de lumière, dit le médecin. Voilà le dernier mot.»

Dès que le procureur impérial put retourner à Auxerre, il fit jouer le télégraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empêcha pas de mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien loin, le joueur de violon était déjà à Auxerre, dans un cabaret hanté par les femmes de mauvaise vie.

Le procureur impérial, qui était un philosophe, remarqua la figure du jeune Bohème. Il avait une charmante tête, qui eût arrêté Léopold Robert à Naples. Murillo en eût fait un adorable Pouilleux. Yeux vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien remarquait-elle tout cela?

On lui trouva dix-sept louis: il en avait dépensé trois depuis la veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses premières réponses au juge d'instruction prouvèrent qu'une leçon de silence lui avait été faite: mais dès qu'on lui promit que sa liberté lui serait rendue, qu'on lui achèterait un beau violon et qu'on lui remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur.

Voici l'interrogatoire: «La belle dame de Paris vous avait donné, au Lion-d'Or, un bouquet de roses pour le porter à Champauvert.—Oui, je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me retourne pour voir passer une calèche: c'était l'amie de la dame. Elle fait arrêter la voiture et me fait signe de venir lui parler. «Mon enfant, me dit-elle, vous allez monter à côté du cocher, j'ai une lettre à vous donner pour Champauvert.» J'étais bien content.—Le cocher a-t-il entendu?—Non, elle me parlait bas. Elle a ajouté: «Ne dites cela à personne, c'est une surprise que je veux faire.» Voilà que je monte à côté du cocher, mais on ne suivit plus le même chemin.—Où êtes-vous allé?—Cette bêtise! au château de la dame.—Et que se passa-t-il là?—Rien. Elle me donna à souper elle-même.—Et à quelle heure êtes-vous parti pour Champauvert?—Le lendemain, au point du jour.—Que vous dit Mme de Portien?—De remettre le bouquet à la demoiselle du château, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle m'avait promis de me donner un louis d'or.—Et pourquoi n'avez-vous pas remis le bouquet à Mlle de La Chastaigneraye?—Cette bêtise! parce qu'elle était à la messe. Il y avait au château une servante qui s'est chargée de la commission.—Et êtes-vous retourné à Pernan?—Oui; pas si bête que de perdre mon louis d'or.—Et qu'êtes-vous devenu?—Cette bêtise! je suis resté là, sans rien faire, bien nourri et bien logé.—Mais pourquoi restiez-vous là?—Parce que la dame m'avait promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma mère.—Et que faisiez-vous au château?—Cette bêtise! j'étais comme un prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'étais dans une chambre où l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela près, j'étais bien heureux.—Expliquez-vous mieux.—Eh bien, la dame n'avait dit à personne que j'étais là pour ne pas faire de chagrin à sa famille. Je vivais caché; c'était toujours elle qui me donnait à manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant que nous partirions bientôt.—Mais on ne jouait pas toujours aux cartes?—Cette bêtise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes, elle m'a donné une montre et une bague.—Les gens du château ne vous ont jamais vu?—Ils m'ont peut-être vu à mon arrivée; mais ils croyaient que j'étais parti.—Que vous disait Mme de Portien?—Elle me disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porté un bouquet à Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait empoisonné le bouquet et qu'on l'accuserait elle-même de l'avoir empoisonné.—Hier, avant votre départ, que vous a dit Mme de Portien?—Elle m'a effrayé, tant elle était blanche. Elle m'a embrassé et m'a dit, en me donnant une poignée d'or: «Va, mon enfant, je ne puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller à petites journées; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en Italie.» Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait brûlé. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voilà pourquoi elle l'a jeté au feu.—Êtes-vous venu à Auxerre?—Cette bêtise! C'était mon chemin.—Et pourquoi êtes-vous entré dans ce mauvais cabaret.—C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la dame.—Expliquez-vous?—Cette bêtise! Je voulais revoir des femmes bien habillées!»

Ce mot du jeune Bohème fut une nouvelle révélation pour la justice.
Mais le procès n'était pas là.

Mme de Portien s'était résignée à mourir. Elle s'était repentie à la dernière heure: la justice des hommes devait s'arrêter devant son tombeau. Espérait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse? Comme elle l'avait dit à Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait subi sa destinée sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua vaincue. Comme elle n'avait jamais pensé à Dieu dans sa vie, elle n'y pensa pas à sa mort.

Nous n'irons pas plus loin dans cette étude que nos deux héroïnes, Geneviève et Violette, nous ont imposée. Certes, ce n'est pas pour peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant notre tribunal.