La duchesse de Hauteroche lut avec émotion cette histoire d'une pauvre femme, qui avait vu son idéal en Parisis, et qui était morte pour avoir touché à la réalité. «Ce Parisis! dit-elle. Il a osé me dire qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant.» Elle eut peur de cette image fatale.

VI

L'HEURE DU DIABLE

La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu à Octave. Elle était un jour descendue de sa calèche à la vacherie du Pré Catelan.

Toutes les tables étaient occupées; elle se tint debout un instant, mais, ployant sa fierté sous elle, elle trouva de bon goût de s'asseoir comme les autres dames, quelle que fût la compagnie.

Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine: c'était la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, était venue là toute seule.

Les deux amies ne s'étaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse était allée chez la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut dédain qu'elle ne se hasarda pas à la revoir. Elles se rencontraient bien de loin en loin, mais à distance; la duchesse souriait vaguement comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublié le passé, mais qu'elles ne suivaient plus le même chemin.

Ce jour-là, à moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien obligée de parler à la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grâce charmante, quoique avec quelque réserve. «Ah! bonjour Alice, je suis contente de vous voir, je ne vous croyais pas à Paris.» La comtesse d'Antraygues fut touchée de cet accueil, connaissant la fierté de son ex-amie.—Ma chère duchesse, je suis à Paris, parce que Paris est le seul pays où le coeur oublie.—Vous ne vous êtes pas revus avec M. d'Antraygues,» hasarda la duchesse. Elle voulut peut-être dire avec M. de Parisis. «Non, Dieu merci! répondit Alice. Vous savez le proverbe arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est pour le tuer. Si j'avais à frapper quelqu'un, ce serait moi.»

On apporta du laid froid et du pain de seigle à la duchesse, «Est-ce que vous venez souvent ici? demanda-t-elle à Alice.—-Oui, je n'ai plus de voiture. L'an passé, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je promène moi-même.—Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas resté une vraie fortune après la séparation?—Rien, rien, rien. J'ai vécu de mes bijoux.»

Et essayant de sourire: «Aujourd'hui, je suis comme Cléopâtre, je bois ma dernière perle.»