XVII

L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES

On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque peu étrange. Plusieurs grandes dames—de vraies grandes dames, disait-on,—avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs du XVIIIe siècle. Qui avait répandu cette nouvelle à Paris? Trois amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux.

Ils se promenaient aux Champs-Elysées; c'était au retour du Bois, vers six heures; ils reconnurent une femme très à la mode qui parlait à son valet de pied, à l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du Bel Respiro et conduisit la dame au numéro 12 de la rue Lord Byron. Elle sauta légèrement sur le trottoir, franchit la grille, contourna le jardin et monta le perron avec la légèreté d'une biche, avec la fierté d'une conscience sans peur et sans reproche.

Que pouvait-elle bien faire dans cette mystérieuse petite maison toute blanche, revêtue de lierre, bâtie par l'architecte Azemar, entre un jardinet et une serre?

Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais désoeuvrés qui n'ont pas encore faim pour aller dîner. A peine le coupé s'était-il éloigné, allant au pas comme un coupé qui doit revenir bientôt, qu'un second coupé arriva au grand trot devant la grille; celui-là savait son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le perron avec la même légèreté, sinon la même fierté. «Que diable vont-elles faire dans ce petit hôtel? demanda d'Ayguesvives, qui était le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames.»

Pas de portier à l'hôtel, pas âme qui vive dans la rue. C'était l'heure où toutes les familles étrangères qui habitent Beaujon commençaient un dîner sérieux qui dure régulièrement une heure et qui n'est jamais troublé par les journaux du soir comme les dîners parisiens.

Survint une troisième grande dame, toujours dans son coupé, toujours légère comme l'innocence. «C'est une oeuvre de charité,» dit Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. «Mon bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?—Oui dà, j'y viens tous les jours depuis un mois.—Qui donc habite ce petit hôtel:—Il n'est pas habité.—Comment! il n'est pas habité? Mais il est plein de monde!—Ah! oui; on y passe, mais on n'y reste pas.—Comment s'appelle-t-il?—Il s'appelle l'Hôtel du Plaisir-Mesdames.»

Les trois amis se mirent à rire. «Pourquoi donc?—Je ne sais pas.
C'est peut-être qu'il y a là des marchandes de plaisir.»

Le gamin avait l'air si futé qu'il fut impossible aux trois amis de saisir le sens de ses paroles.