L'homme qui bâtit son bonheur est pareil à ces enfants qui élèvent des châteaux de cartes. A chaque instant l'édifice s'écroule avant d'être achevé; si par hasard ou par adresse ce château est fini, l'enfant admire et s'étonne de le voir si beau; mais, presque au même instant, il s'amuse à le détruire.
M. de Parisis avait devant ses yeux le château enchanté pour loger son bonheur. Son bonheur était fait de toutes les poésies; il savourait avec religion cet amour d'une vierge, que le poète appelle une Piété. Il avait trouvé un ange gardien visible, il avait trouvé l'Amour sous la forme de la Beauté. Geneviève, trop romanesque avant son mariage, avait pris la souriante gravité d'une femme et d'une mère; c'était l'âme de la maison. Après toutes les secousses et toutes les défaillances de la fortune, Octave était redevenu riche, il pouvait à son gré vivre, dans son château comme à Paris, d'une vie princière. Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot à dire pour recommencer sa carrière politique par le Corps législatif: les fortes têtes de l'arrondissement étaient venues lui offrir vingt mille voix pour les prochaines élections. S'il voulait rentrer dans la diplomatie, il n'avait encore qu'un mot à dire, tant il avait laissé de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde. L'infini, qui est la force de notre âme, nous condamne sur la terre; dans le château du bonheur, nous ouvrons la fenêtre pour voir par delà, nous aspirons à l'inconnu, dévoré par cette éternelle curiosité qui a gâté le lait de notre première mère.
Voilà pourquoi, au château de Parisis, qui était redevenu le château du Bonheur, Octave ouvrait la fenêtre et regardait l'horizon.
Qu'y a-t-il au delà des nuages, au delà des montagnes, au delà des forêts, au delà des neiges éternelles, au delà des océans, au delà des étoiles, au delà des mondes? L'âme a beau s'essouffler dans la grande course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abîme sans fond, c'est le ciel sans barrière; on s'y jette et on s'y envole éperdument. Aimer, c'est être presque Dieu, car déjà vivre de la vie éternelle, c'est goûter au ciel, c'est se fondre dans l'immensité.
Quoique M. de Parisis ne fût pas en amour un rêveur platonicien, quoique ce fût plutôt chez lui une action qu'un sentiment, comme c'était un chercheur et que son corps ne dominait pas son âme, il ressentait même dans ses étreintes d'une heure, dans ses passions d'un jour, tous les enivrements de la pensée; il s'embarquait à toutes voiles pour les rivages dorés, pour les pays impossibles, pour les routes étoilées.
Sa femme lui était, certes, plus chère mille fois que toutes les créatures qu'il avait «entr'aimées», mais elle ne lui donnait pas le vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur, mais c'était le monde connu; elle avait beau varier à l'infini les mélodies et les symphonies de son âme, c'était toujours le même opéra. Octave avait le malheur d'aimer trop les premières représentations.
Voilà pourquoi l'hiver il décida Geneviève à passer deux ou trois mois à Paris, quoiqu'il lui eût dit vingt fois qu'ils passeraient toute la mauvaise saison à Paris. Ils emportèrent leur bonheur à Paris.
X
MOURIR CHEZ SOI
La comtesse d'Antraygues était tombée des bras d'Octave dans les bras du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les mêmes féeries imprévues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupé chez Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses. Quand on quitte Naples pour échouer à Livourne, on ne croit plus au paradis terrestre. Le prince était un homme d'esprit, mais c'était un homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du démon. Le prince, d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se traînait aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la même chanson. A une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit supérieur.