Comme tous ceux qui raisonnent sur cette thèse, Parisis se trompait.
Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'était un duo de confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ça et là à Octave. Il comprit que Geneviève, toute en effusion, disait à la marquise les joies de son coeur.
En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'était du bien perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni à sa beauté ni à son intelligence. «Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!» se dit-il en admirant l'adorable tête de la marquise. Mais comme il voyait du même regard la tête de sa femme, plus adorable encore, il fit comme les soldats après la bataille, il mit son épée au fourreau et ne songea qu'à être un ami charmant pour la marquise.
Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le diable y vient par la fenêtre.
XVI
LA MARQUISE DE FONTANEILLES
La marquise de Fontaneilles s'était mariée à vingt ans. On l'a connue jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre. Pour les uns, elle n'avait que la beauté du diable, tandis que pour les autres elle avait la beauté absolue. C'est que les juges, en France, n'ont pas étudié à l'université de Phidias et d'Apelles. Le Français n'est pas né dessinateur, je dirai même qu'il n'aime pas la ligne sévère; les minois chiffonnés l'ont toujours ravi. La plupart des gens de lettres eux-mêmes n'ont qu'un vague sentiment de l'art. Jean-Jacques, à Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les Titien; Voltaire, à Ferney, disait pompeusement: «Mon Versailles,» devant quelques tableaux italiens des plus médiocres. Aujourd'hui, Voltaire aurait peut-être de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait voir les chefs-d'oeuvre pendant son séjour à Venise; mais si on leur demandait leur sentiment sur la beauté, ils n'iraient pas le chercher devant la Vénus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne aux lignes brisées par l'expression et la coquetterie.
Y aurait-il deux beautés, celle du marbre et celle de la chair?
La marquise avait la beauté de la chair, aussi disait-on que c'était la beauté du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait à Dieu? Non, elle se donnait à Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas su la prendre.
C'était un de ces maris pareils à beaucoup de maris qui ne savent pas amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser leur coeur—parce qu'ils sont trop sérieux dans leur magistrature de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.—Les maris s'imaginent volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de l'amour. Ils s'achètent une terre; elle est bien à eux après le contrat et la purge des hypothèques; ils épousent une femme, n'est-ce pas à eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa fleur avant d'avoir son fruit; que si les gelées blanches du mariage viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les moissons ni les vendanges.