Octave prit les mains, prit les bras, prit les épaules de la marquise, puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: «j'irai à Ems,» lui dit-il.

Il espérait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle sortit victorieuse de ses bras.

Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna amoureusement jusque dans l'antichambre. «A Ems! lui dit-elle.—A Ems!» lui répondit-il.

Cette promesse fut scellée par un dernier baiser; mais dès qu'Octave entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: «Je n'irai pas.»

XXI

LE DERNIER SOUPER

Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient dîner avec lui.

On se rappelle peut-être que dans les premiers chapitres de ce livre on a mis en scène quatre amis très opposés de caractère, qui aspiraient: AU POUVOIR: c'était M. de Villeroy;—A LA FORTUNE: c'était M. de Miravault;—A LA RENOMMÉE: c'était Monjoyeux.—A L'AMOUR: c'était M. Parisis.

Ils se retrouvèrent donc ce soir-là à dîner. «Eh bien, leur dit Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublié, c'est le souverain bien.—Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur un chef-d'oeuvre.—livre, statue ou tableau,—qui traversera les siècles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passées aux pieds d'une femme? Mais après tout le duc de Parisis a raison, car combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour créer une oeuvre immortelle!—d'autant que tout a été fait.—Je m'avoue vaincu devant Octave.—Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous confier un secret. Vous savez tous que je rêvais le pouvoir par le ministère des affaires étrangères. Eh bien! j'ai brûlé mes vaisseaux, après vingt années de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade; j'ai eu le tort de dévoiler que j'avais des idées absolues en politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle; j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maîtres. Je n'ai pas voulu m'humilier devant moi-même: j'ai discuté pied à pied comme un homme qui sent que son épée est bonne. Quoique ma nomination fût décidée, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salués froidement. Vous avez vu ce matin au Moniteur un autre nom que le mien.»

Monjoyeux félicita Villeroy. «Ces défaites-là, lui dit-il, sont des victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-même. Vous voilà un homme libre, buvons à votre liberté.»'