XIV
SUR LA GLACE
Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse d'Antraygues, le bois de Boulogne était dans toute sa splendeur hivernale.
Parisis ne fut pas le dernier à faire entendre le gai carillon des grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.
Qui ne se souvient de cette fête nocturne que Paris a donnée sur la glace? Les lacs étaient couverts de traîneaux et de visiteurs, mais ce n'était pas là le vrai théâtre. La fête se donnait sur l'étang réservé. Jamais on n'avait si bien illuminé la neige et la glace. C'était une féerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.
Paris est en toutes choses la synthèse du monde connu et inconnu. Ici, la zone torride avec ses fleurs éclatantes et ses arbres qui mettent cent ans à fleurir: là, la zone hyperboréenne avec ses neiges, ses forêts poudrées et ses plaisirs d'hiver.
Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'était encore qu'un hiver français. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imaginé le bois de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'été, avec ses grands massifs, ses méandres capricieux, ses perspectives lumineuses et ses chemins sablés tout vivants de promeneurs et d'équipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que vous avez le droit de vous croire en pleine région norwégienne. Les taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui éblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux; dans les sentes écartées, recouvertes d'une couche de flocons vierges de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir çà et là la trace furtive de quelque lapin égaré, ou les étoiles faiblement imprimées par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence absolu règne dans le bois; vous vous croyez transporté dans quelque désert, dans une de ces solitudes blanches où l'on n'entend que le craquement lointain de la neige glacée et le vent qui pleure sur le torrent des avalanches.
C'était un spectacle et une fête. Le duc de Parisis et le comte Olympe Aguado furent les plus remarqués par l'élégance et la richesse de leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi l'Empereur et l'Impératrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de Persigny, le prince Napoléon dans son char pompéien. Tous les grands noms du sport et toutes les beautés célèbres se donnaient le spectacle de l'hiver, en faisant eux-mêmes la mascarade. Les hauts financiers étaient là, eux qui, ne consacrant que peu d'instants à la vie de plaisirs, la mènent à grandes guides et ne connaissent aucun obstacle sur, leur route.
Les traîneaux dorés à la tête de cygne, les chars à l'antique, les chariots bas des boyards, le long patin des Samoyèdes, le patin court et recourbé des Hollandais, jusqu'à la planche des montagnards de l'Islande, tout était là qui courait, glissait, volait, décrivait des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et s'évitait. C'était la fièvre du froid dans la fièvre de l'amour.
Vers la fin de la fête, un curieux aurait pu entendre cette petite conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas l'air de se connaître depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de faire connaissance: «Je vous jure, Madame, que c'est une très jolie promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin. La serrure est un bijou; tenez, voyez plutôt la clef.»